Compte-rendu de la conférence donnée aux
Semeurs d’Espérance, le 15 novembre 2002
Rencontre avec les pauvres, tabernacle du Christ
Dans ma vie professionnelle, j’ai rencontré des situations économiques difficiles, beaucoup de souffrances, des divorces également. J’avais tendance à montrer tout le monde du doigt. Le problème n’était pas chez les autres. Il était en moi-même. Il fallait que je me convertisse moi-même ! ...
Un jour, j’ai pensé aider un ami qui s’occupait d’une maison d’accueil à Turin. Cela faisait des années que je n’avais pas pris de vacances. Je l’appelle et lui dit : « je viens passer trois semaines chez toi ». Il me demanda si je connaissais un peu le milieu des personnes handicapées ? Je n’en connaissais rien. Il me prévint que c’était dur, que certains venaient et ne défaisaient même pas leur valise et repartaient aussitôt !
Arrivé à Turin, j’ai eu un petit choc. Il y avait dans le couloir des bâtiments des personnes faisant des gestes bizarres. Je me sentais moi même maladroit. Je savais comment saluer un député, mais une personne handicapée, je ne le savais pas.
Le soir, je me souviens qu’un des frères de la maison me dit : « allons voir si les enfants dorment bien ». Ils dormaient bien, seulement, il y avait une odeur. Le frère a eu la mauvaise idée de me dire : « on va les laver ». Je lui suggérais qu’on pourrait peut-être le faire le lendemain matin. Il me dit : « toi, tu aimerais dormir comme ça ? ». J’ai répondu : « Pas trop ! » Et il me dit : « tu vois, ils sont faits comme toi, ça leur plaît pas trop de dormir comme ça ». « Je me suis dis que l’on pourrait peut-être ouvrir la fenêtre pour aérer un peu ! ». Il répondit que si l’on ouvrait la fenêtre, ils risquaient d’attraper une broncho-pneumonie. Le frère m’expliqua comment faire pour respirer et nous avons commencé à les laver. J’arrive vers le premier à gauche, je lève le drap, et quand j’ai vu ce qu’il y avait sous le lit, je me suis dis : « c’est trop ! Le frère s’y connaît depuis plus longtemps que moi, je vais faire les moins sales ». Je vais voir le deuxième, je lève la couverture, et je découvre la même chose que pour le premier. Ok j’ai compris, je reviens en arrière, et je commence. Et plus j’avançais, et plus j’étais heureux. Il y a cette phrase qui me revenait : « ce que tu as fais au plus petit, c’est à moi que tu le fais ». Ce qui est formidable et capital dans la vie chrétienne, c’est le mystère de la grâce. J’avais là, la preuve évidente et même existentielle que c’était Dieu qui m’avait aidé à faire tout cela ! Ce n’était pas moi qui le faisait. Humainement parlant, c’était impossible. J’étais incapable de faire cela...
C’est sans doute l’expérience la plus bouleversante qui nous est donnée de faire en tant que chrétien. La puissance de la grâce de Dieu se déploie dans la faiblesse. La puissance de Dieu vient au secours. Elle se greffe à notre misère. Notre misère devient la matière première de cette grâce qui est capable de faire en nous bien au-delà que tout ce que nous pouvons faire.
Après deux heures avec les malades, j’étais un peu fatigué, alors je suis descendu dans la chapelle où était exposé le Saint Sacrement. Là j’ai eu la certitude que le Christ était là aussi. Il n’y a pas deux Christ, il n’y en a qu’un ! L’Eucharistie est une réponse à la soif intérieure de l’homme, un feu jeté sur la terre, la réalisation du salut.
Maître où demeures-tu ?
Revenons quelques siècles en arrière : un homme, Abraham, avait un fils, Isaac. Dieu lui dit de prendre son fils et de le sacrifier. Saint-Paul nous dit qu’il eut assez de foi pour croire que Dieu était capable de ressusciter son fils. Isaac demande où est l’agneau du sacrifice, où est l’agneau de Yahvé ? (traduction selon le texte hébreu). C’est un cri de l’humanité, comme un cri de l’homme qui cherche partout. Seule la connaissance authentique du vrai Dieu peut sauver. Et Abraham répond : Dieu pourvoira.
Au bord du Jourdain, il y a un homme revêtu d’une peau de bête qui dit : Voici l’Agneau de Dieu. Et la réponse est donnée : Où est l’agneau de Yahvé ? Tu le vois, il est là devant toi.
Quand le Christ se retourne et demande à Jean et André : que cherchez-vous ? Ils lui demandent à leur tour : maître où demeures-tu ? Et sa réponse peut nous surprendre voire ne pas nous satisfaire : il n’y a pas un mot sur le récit de la première journée de Jean avec Jésus. Et pourtant, c’est le Seigneur des Seigneurs... et pas un mot ! « Il demeurèrent avec lui ce jour-là, et rentrèrent ; c’était la 10ème heure ». Pourquoi la dixième heure ? On comprend cela à la fin de l’Évangile : à la 10ème heure, son cœur fut transpercé. Où est l’agneau de Dieu ? Venez et voyez le cœur transpercé. Il se passe alors une révolution de l’histoire de l’univers. Il y a un avant et un après le cœur transpercé.
C’est la réponse la plus urgente aux problèmes d’aujourd’hui : Jésus avait prophétisé en reprenant une parole du prophète Zacharie, ce qui se passerait avec son côté transpercé.
C’était le jour de la fête des Tentes. Le peuple juif y célébrait, le dernier jour, la mémoire au sens fort du terme, du don de l’eau, dans le désert. C’est une fête solennelle, extraordinaire. Un midrash dit : qui n’a jamais vu la joie de la fête de l’eau, ne sait pas ce qu’est la joie. Le Christ a donné l’eau de la vie à son peuple. Et une voix crie : que celui qui a soif, qu’il vienne à moi, car il est dit que de son côté jailliront des fleuves d’eau vive. Il parlait de l’Esprit Saint. Dans son Évangile, Saint-Jean fait tout converger vers ce Cœur ouvert. C’est l’explosion de la Joie, le don de l’Amour.
Pendant les noces de Cana, quand Marie dit à son fils : ils n’ont plus de vin. On sait que dans la tradition biblique, le vin symbolise la Joie. Jésus répond : Femme (nom qui symbolise Jérusalem), toi qui récapitule toute la promesse du peuple juif, mon heure n’est pas encore venue. Elle sera venue au moment où je serais glorifié, pour le salut du monde, pour la réconciliation, la vie nouvelle.
L’Amour descend
Quelle est la mission de l’Esprit Saint ? Il faut revenir au cœur de la Trinité. Quelle est la place de l’Esprit Saint dans la Trinité. Le Père aime tellement le Fils et le Fils aime tellement le Père, que cet Amour est personnifié en l’Esprit Saint. Il est celui qui permet à Jésus de dire, de toute éternité : Abba, Père. C’est celui qui nous permettra de dire à notre tour : Abba, Père. Par le péché originel, cette relation a été brisée, et le cœur de l’homme a perdu la capacité de vivre dans la confiance et de dire Abba, Père. Jésus nous réapprend à dire Abba, Père. Il nous redonne ainsi notre cœur d’enfant.
Un jour, je me trouvais à Calcutta, et j’avais oublié mon sac dans la Chapelle de la maison mère des sœurs de Mère Térésa. Et dans la chapelle, il y avait deux personnes : Jésus hostie sur l’autel, et une personne toute pliée, courbée, collée à Jésus hostie et qui le regardait... J’ai été saisi... figé sur place. Il y avait un tel amour. C’était comme deux amoureux, quand ils se regardent, on tourne le regard pour ne pas les déranger. Il y avait une telle communion d’Amour entre Mère Térésa et le Christ Hostie que je suis reparti. Sans doute que les apôtres, en voyant le Christ, ont été saisi par le mystère de Communion, l’intimité qui devait se lire avec Adonaï.
« Jésus, apprend-nous à prier ». Ils ne demandent pas une formule ou une technique, une position qui nous permettrait de rentrer en lévitation... Non. « Apprends-nous à prier, à entrer en relation avec Adonaï, comme toi tu es en relation avec Lui, et dire Abba, Père ».
Notre monde vit une double souffrance : d’une part la souffrance d’une humanité qui est celle de la présomption. Si le monde bâtit un monde sans Dieu, il le bâtit contre l’homme. On a la présomption de croire qu’avec la science, la technique, notre savoir, on est capable de construire un monde sans Dieu. D’autre part, il y a le désespoir : ceux qui font l’expérience de la misère, de la pauvreté. Ce sont deux tentations contre la vertu de l’Espérance. On peut dire que l’on a d’un côté l’attitude de l’enfant rebelle, de la philosophie de la mort de Dieu, conséquence de la philosophie des Lumières. On est face au refus de la dépendance qui aboutit à mai 1968 : « On interdit d’interdire. Ni Dieu ni maître... ». L’homme sait qu’il a un Père mais n’en veut pas. C’est terrible ! L’individualisme à outrance est catastrophique. De l’autre côté, il y a l’enfant orphelin qui ne sait pas qu’il a un père. Il cherche quelque chose à quoi s’accrocher. Il implose, s’écrase.
Saint Thomas dit : le langage de l’Espérance, c’est la prière Abba, Père. Et donc je sais que Dieu est mon Père. Quand Jean-Paul II déclare sainte Thérèse, Docteur de l’Église, ce n’est pas parce qu’elle est sympathique et qu’on la connaît un peut partout, c’est qu’elle est la réponse providentielle au monde actuel. Je suis conscient de ma faiblesse mais confiant. La petite voix de Thérèse est une haute voix de sainteté. Il faut de l’audace pour accueillir notre pauvreté, se savoir incapable de la mission qui nous est confiée, et en même temps se former et demander la grâce de le faire. Accueillir notre pauvreté est une libération. L’Espérance de l’enfant pauvre, qui accepte d’être dépendant de Dieu, qui accepte de découvrir enfin son authentique liberté.
Jean-Paul II nous rappelle que chaque Eucharistie est une Pentecôte perpétuelle. L’Esprit Saint jaillit du cœur palpitant du Christ. Nous sommes dans un temps où il nous faut redécouvrir l’Eucharistie, parce qu’elle répond à l’angoisse de l’humanité. Bernanos dit, en parlant de l’Eucharistie : « l’Amour descend ».
Dieu a pris la dernière place
Dieu veut nous mettre en contact direct avec le cœur ouvert de Jésus, car c’est là que se fait l’effusion de l’Esprit Saint qui fait de nous des enfants de Dieu. Comment être en contact direct avec le Rédempteur ? A travers le mystère de la Croix, qui s’accomplit dans l’Eucharistie. Chaque fois qu’il y a sacrifice de l’Eucharistie, et que le prêtre dit : « ceci est mon corps, ceci est mon sang », à ce moment, nous sommes en contact immédiat avec le Golgotha. 2000 ans d’histoire sont balayés. C’est un contact spirituel et réel. Il n’y a pas que le réel sensible. Il y a le réel spirituel. Et cette deuxième réalité est encore plus réelle, car le ciel et la terre passeront, mais les paroles de Dieu ne passeront pas.
A chaque consécration, nous sommes au cœur du temps. C’est comme si à chaque messe, la Croix était rendue présente, et que du même coup, le temps n’existait plus. C’est le mystère de la Rédemption qui est rendu présent à nos yeux. C’est pour cela que Saint Padre Pio disait qu’ « il est plus difficile au monde de vivre sans le soleil que sans le sacrifice de la messe ». L’univers est transformé, il y a un bouleversement cosmique qui se produit, celui du retour filial de l’humanité vers Abba. L’Eucharistie est une force extraordinaire. L’homme a besoin du contact avec Dieu.
Dieu a pris la dernière place, il s’est laissé craché dessus, il s’est fait le plus petit. Le pauvre ne se trompe pas et reconnaît Dieu qui s’est fait le plus petit. Et en communiant au corps du Christ, vous deviendrez le corps du Christ, vous recevrez la grâce. C’est la vie d’un autre qui se greffe sur la mienne, et qui me met en présence d’une réalité qui me dépasse. On a besoin que la vie de Dieu se déploie dans la mienne, afin que mon cœur se dilate et s’ouvre à l’Amour.
Heureux les affamés, ils seront rassasiés.
De communion en communion, notre cœur se dilate. Le mystère de l’Eucharistie, par l’adoration, permet de rendre grâce pour la communion précédente et de préparer la communion suivante. « Ils lèveront les yeux vers celui qu’ils ont transpercé. Qui regarde vers Lui, resplendit sans honte au visage ». Le regard est le premier aspect du mystère de l’Adoration.
L’Adoration trouve son origine au 12ème / 13ème siècle, à partir d’une hérésie d’un certain Béranger de Tour. Il disait que ce n’était pas possible que Dieu soit là. Et le peuple, dans sa foi, a crié : nous voulons Le voir. Depuis, on a instauré l’élévation.
Il n’y a qu’une chose qui peut nous aider à nous relever, c’est de se laisser regarder par Jésus. L’important, c’est ce que Dieu pense de nous. Et Il nous aime. Et Il a donné sa vie pour nous. Notre œil est le regard de l’âme. Ce sont les yeux de l’âme qui se posent sur l’Eucharistie. Ces deux yeux ce sont l’intelligence et la volonté. A l’intérieur de moi, mon cœur s’ouvre à l’Espérance et à la Charité. C’est alors que je peux sortir de moi-même et faire face à ce trouble de notre temps qui est le nombrilisme aiguë. Nous devons tourner notre regard vers nos frères.
Quand on adore, les rayons qui jaillissent du Cœur eucharistique franchissent les murs des églises et rayonnent sur l’humanité, et la révolution s’opère. Le Saint Père nous encourage à être sel de la terre et lumière du monde.