Les larmes de Marie-Madeleine
Marie-Madeleine pleure souvent, à trois reprises dans les évangiles :
" Et se tenant en arrière, à ses pieds, pleurant, elle se mit à lui arroser les pieds de ses larmes. Elle les essuyait avec ses cheveux, les couvrait de baisers, les oignait de parfum " (Lc 7,38) ;
dans le passage relatant la mort de son frère Lazare : " Lorsqu’il la vit pleurer et pleurer aussi les juifs qui l’avaient accompagnée, Jésus frémit en son esprit et se troubla. " (Jn 11,33) ;
et au matin de la Résurrection : " Marie restait là dehors, à pleurer près du tombeau. Elle se penche vers l’intérieur, toute en larmes, et elle voit deux anges en blanc... ceux-ci lui disent : " Femme pourquoi pleures-tu ? Elle leur dit : " parce qu’on a enlevé mon Seigneur, et je ne sais pas où on l’a mis. " Ayant dit cela elle se retourna, et elle voit Jésus qui se tenait là, mais elle ne savait pas que c’était Jésus. Jésus lui dit : " Femme, pourquoi pleures-tu ? " (Jn 20,11-15).
Trois moments de la vie de Marie-Madeleine, trois occasions de verser des larmes pour trois motifs bien différents.
Sa première occasion de pleurer se situe sans doute bien avant sa rencontre avec Jésus, alors qu’elle vit dans le péché, toujours habitée par les sept démons dont nous parle l’évangile de Luc. Si elle verse alors des larmes, ce ne sont pas des larmes de repentir, mais davantage des larmes de désespoir devant la constatation d’une vie que rien ne vient combler.
Autre occasion, cette célèbre scène appelée " le renoncement aux vanités mondaines ". Marie-Madeleine y est représentée en larmes, bien sûr, mais se dépouillant de tout ce qui la caractérisait comme " pécheresse dans la ville " : ses bijoux, ses peignes, ses vêtements luxueux, brisant ses parfums de luxe et ses miroirs... C’est une prise de conscience à la fois de la douceur de la miséricorde du Christ dont la dernière parole fut " Ta foi t’a sauvée, va en paix " et du regret de toutes ces futilités qui occupaient sa vie. Les larmes versées ici sont pleines de regret.
Troisième occasion : la Passion de Jésus à laquelle Marie-Madeleine est associée étroitement. C’est le procès, la flagellation, le portement de croix, sa présence au pied de la croix ou encore la déposition de la croix et la mise au tombeau. Ce temps douloureux s’il en est, est bien évidemment propice à provoquer l’écoulement des larmes chez " la bien aimée " de celui qui est ainsi conduit à la mort. Ici la douleur a changé de sujet, Marie Madeleine ne pleure plus sur elle-même mais elle pleure sur celui qu’elle voit souffrir et qui va mourir.
L’expérience de notre condition de créature déchue et rachetée, voie de sainteté
Les larmes de Marie-Madeleine sont un langage subtil que nous devons suivre. Entre les larmes de désespoir devant le vide d’une vie et les larmes de contemplation versées à la grotte, il y a le chemin d’une âme disposée à recevoir la grâce et qui expérimente la condition de créature déchue et rachetée. A la suite de Marie-Madeleine, c’est cette expérience que nous sommes appelé à faire nous aussi. C’est la voie que doit emprunter tout chrétien, c’est la voie de la sainteté.
Ses larmes sont un langage qui peut nous nourrir spirituellement. Il existe deux familles de pleurs, qui sont des tristesses : la tristesse naturelle et la Sainte tristesse.
la tristesse naturelle : elle déprime le cœur parce qu’elle provient de l’inassouvissement de nos désirs passionnés. Elle est inextricablement mêlée aux passions du monde et entraîne l’âme dans l’abîme de la mort. C’est la tristesse qui était celle de Marie-Madeleine avant se conversion ; elle est fermée, sans issue et nous fait désespérer. Elle nous coupe de Dieu, non pas qu’il ne souhaite pas apaiser l’âme, mais c’est l’âme qui ne se tourne pas vers Dieu et qui demeure dans son remord et son poison.
la sainte tristesse : celle-ci est inspirée par Dieu : elle ne déprime pas le cœur. Il s’agit de la tristesse qui nous envahit face à l’Amour de Dieu, à sa miséricorde. Et plus précisément lorsque nous nous rendons compte du fossé qu’il existe entre Dieu et nous...
Ces larmes peuvent éteindre les feux de l’enfer ; elles conduisent vers un devenir. Ce sont ces larmes qui coulent sur les joues de Marie-Madeleine au pied de la Croix.
Les larmes : pour soi, pour Dieu ou pour son prochain ?
Etienne de Tournay a rédigé une classification des larmes au XIIIe siècle. Nous retrouvons 3 classes principales : les larmes pour son prochain : pro proximo, les larmes pour Dieu : pro Dei, les larmes pour soi-même : pro te ipsos.
les larmes pour soi-même : Ce sont des larmes de pénitence (larmes douloureuses), aussi appelées larmes de componction. Il s’agit du souvenir de ses péchés, du regret d’avoir offensé Dieu. Nous constatons que nous sommes pécheurs et que nous ne pouvons nous relever seuls. Seule la grâce de Dieu peut nous restaurer, mais uniquement avec notre entière collaboration !
Ces larmes sont une véritable conversion qui entraîne, à l’image de Marie-Madeleine, une rupture radicale, violente avec un passé qui doit être condamné. Elles nous permettent de nous purifier et de lutter contre nos péchés.
Au cours du Carême, par exemple, nous avons pratiqué l’ascèse... Il s’agit d’exercices ayant pour but de réprimer les tendances mauvaises et de développer les activité vertueuses, pour faciliter l’union avec la divinité. Nous avons ainsi renoncé à certaines choses, à certaines pratiques... Cela nous a aidés à nous affranchir des servitudes des lois de la matière et nous a dégagés de l’esclavage.
Les larmes pour soi-même se résument finalement dans la componction du cœur : un désir de contrition dont les larmes sont l’expression extérieure de ce changement intérieur... Mais attention, elles doivent véritablement exprimer notre désir de contrition ! Ces larmes purifient et marquent le désir d’effacer les traces laissées par nos péchés.
Les larmes pour Dieu : Ce sont des larmes d’Amour, spirituelles, des larmes qui viennent non plus consumer les impuretés mais féconder l’esprit pour l’unir davantage à Dieu. Elles font grandir la présence de Dieu, désirer le ciel, et permettent de s’élever vers lui.
Elles sont un don et ne sont que grâces. L’âme quitte la tristesse de la première componction du cœur pour s’approcher du royaume et de la joie ineffable. C’est comme un crescendo qui se déroule doucement des larmes douloureuses -larmes de sang des blessures de l’âme qui détruisent le péché et préparent la terre du cœur-, aux larmes consolantes -larmes de lumière qui prépare l’âme à recevoir en plénitude la lumière divine.
A l’image de Marie-Madeleine qui versa des larmes pour "elle-même, son prochain et Dieu ", versons également les nôtres à l’approche de la fête de la Miséricorde divine, et demandons à l’Esprit Saint ce don des larmes. Même si celles-ci ne sont pas physiques, nous pouvons les verser en intention... Il faut les larmes de componction (croix du cœur) pour découvrir les larmes d’Amour (portes de la béatitude) et s’élever vers Dieu.
Article paru sur Christicity