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15 mai 2004

logo ARTICLE 348 Le saut dans l’infini
Témoignage de Thierry Paillart

Dieu nous colle à la peau ! Pire que le sparadrap du Capitaine Haddock dans L’Affaire Tournesol... C’est ce que nous montre Thierry Paillard dans un vibrant ouvrage où il révèle sa vie. Après 5 ans de Séminaire, il devient Chartreux. Et là c’est le drame. Loin d’y trouver la paix à laquelle il aspire, ses souvenirs reviennent en foule, notamment le suicide de sa mère lorsqu’il avait 5 mois. Il se révolte contre Dieu, contre lui, contre les autres. Dépression, fugue, retour en Chartreuse. Et toujours chevillé à l’âme le grand désir de trouver Dieu. Au bout de 6 ans, avant qu’il ne prononce ses vœux perpétuels, le vote de la Communauté tombe : négatif. Thierry ne sera pas moine. Aujourd’hui marié, père d’un enfant, il témoigne que Dieu EST, jusque dans Ses silences, et qu’Il prend soin de nous. Entretien.

Vous êtes entré au monastère pour trouver Dieu. L’avez-vous rencontré ?

Oui, et j’ai un scoop : on peut le retrouver tous les jours, quel que soit son état de vie. Comment ? Par la prière, ce cœur à cœur avec Lui. Prier revient à vivre au quotidien de l’Amour même de Dieu, dans les petites choses, dans ce que l’on fait, dans les gens que l’on rencontre. Dans la vie régulière comme dans la vie séculière, il s’agit de trouver Dieu en toute chose. Seuls les moyens changent.

C’est Dieu qui prie en nous. Notre boulot, c’est de Le laisser faire. Certains peinent à entrer en oraison car cela implique, tôt ou tard, de lâcher prise. On peut fuir dans la lecture ou rester au niveau de la méditation. Pour entrer dans un vrai cœur à cœur, il faut accepter de lâcher ses préoccupations, son imagination, ses verbalisations. La prière, c’est cet élan du cœur qui nous fait crier "Père !", "Je t’aime, Seigneur !", "Merci mon Dieu !". C’est un silence chargé de présence, comme dans un couple qui s’aime et où la qualité de présence dans le silence en dit plus long que les mots.

On a coutume d’opposer vocation religieuse et vocation au mariage. Y voyez-vous des caractéristiques similaires ? Sans problème ! Je ne veux pas faire de ma famille un couvent et la vie conjugale n’est pas la vie monastique, mais je suis aujourd’hui convaincu que l’on peut vivre la spiritualité des vœux dans le mariage.

Pauvreté : dans le fait de se contenter de ce que l’on a, de ne pas toujours désirer plus, de se savoir dépendants de Dieu. Comme il est dur pour moi d’avoir confiance en la Providence ! J’ai souvent peur de manquer, plus encore depuis que je suis père de famille. On redoute le lendemain, le chômage. Cette pauvreté est très différente de celle que vit le moine, mais elle n’en est pas moins réelle. Et elle demande de nombreux actes de foi, au quotidien.

Chasteté : est-ce que je dispose de l’autre ou est-ce que je veux vivre une vraie relation qui implique le respect mutuel ? La chasteté ne se réduit pas à la continence. On peut ne pas avoir de relations sexuelles et n’être pas chaste pour autant, dans ses regards, ses amitiés, en voulant posséder l’autre. Et on peut à l’inverse être chaste dans une relation sexuelle lorsqu’elle est expression d’un don total, permanent et réciproque.

Obéissance : on ne peut pas faire tout ce qui nous plaît dans le mariage ! On doit tenir compte du désir de l’autre, faire passer sa volonté de puissance derrière... c’est une forme d’obéissance.

Je voulais être moine, entièrement tourné vers Dieu. " Monos " en grec signifie à la fois seul et unifié. Le moine est un être totalement orienté vers Dieu... L’Eglise affirme que la vie consacrée est objectivement meilleure que la vie conjugale. Mais ce qui est bien en soi n’est pas toujours bon pour soi.

Il faut de l’humilité pour accepter ce qui est bien pour soi... Moi, je désirais toujours le mieux, aussi me suis-je tourné vers le sacerdoce, puis la vie monastique. Mais ça coinçait de partout ! Alors, va pour ce qui est bien... ce n’est pas un mal ! Et l’unité à laquelle j’aspire m’est de fait plus facile dans le mariage. La fin de toute vocation, c’est l’Amour, c’est d’aimer. Nous sommes tous appelés à aimer dans la fidélité.

En découvrant votre vie quotidienne, en Chartreuse, on s’aperçoit que la réalité est toute autre que ce que l’on a coutume d’imaginer. Le moine d’aujourd’hui est-il différent du moine de l’époque médiévale ?

Les couvents et les monastères ne sont pas remplis de surhommes ! Un moine, c’est quelqu’un comme vous et moi, avec ses faiblesses et ses défauts. Un jeune qui entre au couvent arrive avec toutes les problématiques du monde d’aujourd’hui. Il y a tous les tempéraments en Chartreuse, et pas seulement des introvertis !

De la même façon qu’on ne se marie pas pour régler ses problèmes, il ne faut pas croire que quelqu’un va régler ses problèmes du monde en se réfugiant dans la vie monastique. On transporte les tentations avec soi, par l’imaginaire.

Aujourd’hui comme hier, le moine nous dit que cela vaut la peine de parier sa vie sur Dieu. C’est de la folie ! Folie pathologique ou folie de l’Amour ? Je préfère y voir la folie de l’Amour !

Votre passé a douloureusement ressurgi au monastère et vous êtes allé jusqu’à cracher sur un crucifix dans votre révolte. Qu’avez-vous appris en Chartreuse ?

En Chartreuse, j’ai pris conscience que Dieu fait mieux son boulot que nous. J’ai été libéré de cette obligation de racheter ma mère à la place de Dieu. Ma conception névrotique de la communion des saints -" je dois me sacrifier pour ma mère, je dois prier pour elle "- est devenue dynamique -" Dieu a fait son boulot ; lorsque je prie pour elle, c’est en plus "-, une libération.

J’ai également découvert que pour dire NON à Dieu, il faut vraiment le vouloir ! Refuser Dieu, c’est s’arracher au principe même de son être. J’ai participé à sa Passion, du côté des bourreaux... je l’ai renié. Mais Dieu veut notre bien, et notre bien c’est Lui. Il ne nous lâche pas comme ça... Il vient nous chercher jusque dans notre liberté, au plus profond de notre misère.

Comme pour Pierre, Il est venu vers moi : " Alors même que tu me crachais dessus, je t’aimais. " Alors même que je ne me supportais plus moi-même dans mon reniement, Lui me supportait et m’aimait ! Le fils prodigue, en revenant vers son père, ignorait qu’il serait reçu à bras ouverts. Nous, aujourd’hui, nous le savons. Mais attention ! C’est un appel à la responsabilité. Il ne faut pas abuser de la bonté de Dieu ! Dire " je peux pécher puisque Dieu me pardonnera ", c’est mentir à Dieu et se mentir à soi-même. C’est n’est ni l’aimer, ni s’aimer.

Dans votre ouvrage, vous racontez bon nombre d’expériences et tentations que l’usage passe généralement sous silence. Pourquoi être allé si loin ?

J’ai tout dit d’une expérience, je n’ai pas tout dit de ma vie. Je vais certes assez loin dans ce que je révèle, mais cela ne m’empêche pas de rester un mystère à moi-même. Car on ne se connaîtra réellement qu’au Ciel, en se découvrant avec le regard que le Seigneur pose sur nous, en permanence : un regard miséricordieux.

Il y a deux façons de parler des choses intimes : les étaler ou les confesser pour confesser Dieu. Si je n’avais pas montré dans quelle misère je me trouvais, je n’aurais pas totalement dévoilé l’œuvre que Dieu a réalisée, jusqu’où il est venu me chercher. Je veux partager mon expérience personnelle afin que tous se réjouissent : Dieu est capable de venir nous chercher jusque dans le gouffre.

Comment faire de nos blessures des plaies ouvertes d’où jaillissent la vie ?

J’aime énormément les textes des apparitions du Christ ressuscité à ses disciples. Il apparaît, glorieux, à ses apôtres, avec ses plaies. " Voyez mes mains... " On est tous blessés, marqués par la vie et on recherche une guérison qui ne laisserait aucune cicatrice !? C’est la quête actuelle du bien-être total, de la solution miracle qui ferait disparaître jusqu’aux conséquences de notre souffrance. Or nos cicatrices demeurent, comme celles du Christ. Notre histoire ne peut être éradiquée.

Ce qui importe, c’est ce que l’on fait de nos blessures : sont-elles purulentes ou source de vie ? Est-ce que je les gratte, suis-je centré sur elles, ou est-ce que je les accepte et demande qu’elles deviennent source de grâce ?

Seul Dieu peut opérer cette transformation ; il s’agit d’une œuvre divine qui requiert notre libre coopération. C’est là tout le problème de la Croix. Le Christ ne pactise pas avec la Souffrance, pas plus qu’Il n’en veut à Son Père de souffrir. Quelle qualité folle d’amour ! Nombre de gens sont des révoltés permanents : " Ne me parlez plus de Dieu : j’ai perdu mon fils ! ".

Avec le secours de la grâce, il devient possible de dire : " Seigneur, je t’aime dans cette souffrance. "

On admire les réactions de dom Patrick, maître des novices, qui n’a pas un seul instant douté de vous. Qu’est-ce qui a fait de lui un si bon directeur spirituel ?

J’attendais qu’on me dise où aller. C’est légitime : " Seigneur, que veux-tu que je fasse ? ". Le problème, c’est quand on en reste là, alors que Dieu nous invite à choisir, à prendre des risques. Le rôle du directeur spirituel consiste à nous ouvrir à notre liberté : " Tu es responsable de ta vie ". C’est dur à entendre !

Dom Patrick m’a ainsi permis d’avancer durant ces six années. D’abord parce que j’avais confiance en lui. C’est primordial. Dans l’obscurité la plus totale, je ne désespérais pas, car il m’assurait qu’il y avait une issue. S’il le dit, c’est qu’il y en a une. J’avais confiance en lui. Il m’a toujours ramené à ma liberté. Bonjour l’angoisse ! Mais c’est nécessaire pour ne pas rester un perpétuel adolescent...

Et puis c’est un homme de bon sens, profondément spirituel. Il pouvait tout écouter, sans juger ni se montrer choqué. Et pourtant, Dieu sait si j’ai cherché à le faire réagir, le contraindre à m’adresser des reproches ! Mais il me voulait profondément libre et n’est jamais entré dans mes pièges. Il savait voir l’amour intérieur par-delà l’acte qui criait au scandale. Un regard divin... C’est très déculpabilisant. Il incarne pour moi l’image même de la chasteté : quelqu’un qui respecte le sujet et ne voit pas l’autre comme un objet à s’approprier.

Avant de partir, vous essayez de lui arracher son secret... Il vous répond qu’il n’en a pas et que sa vie est " toute simple ". Comment vivre simplement ?

Dieu est simple ! C’est Satan le grand diviseur et nous qui compliquons tout. La simplicité rejoint l’unité de l’être. Une vie simple, ce n’est pas une vie où l’on ne se pose pas de questions, où l’on serait sans souffrances. Mais c’est une vie où l’on n’est pas torturé. Car on y voit Dieu en tout. On voit les choses comme Dieu les voit.

Avant, j’avais peur de tout. A présent, j’ai encore peur de pas mal de choses, mais ça ne m’empêche pas d’avoir confiance en la vie, en Dieu, car je sais qu’Il est avec moi aujourd’hui, qu’Il me rejoint au présent, qu’Il me donne mon pain quotidien. Hic et nunc, ici et maintenant... Loué soit Jésus-Christ, à jamais !

Propos recueillis par Stéphanie Combe

Christicity.com

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