Zenit : Pouvez-vous nous expliquer pourquoi vous avez fondé Points-Cœur et quel est le but de cette œuvre ?
Père T. de Roucy : Depuis 1975, j’appartiens à la congrégation des Serviteurs de Jésus et Marie fondée en 1930 par le Père Lamy pour s’occuper de la vie spirituelle des enfants et des jeunes, et parmi eux des plus pauvres. Pendant dix ans je me suis préparé à être prêtre tout en m’intéressant aux jeunes, et en organisant pour eux des retraites, des pèlerinages, etc. En 1988, j’ai été élu supérieur général de la Congrégation.
En janvier 1990 alors que j’étais en train de dire le chapelet avec mes frères, j’ai reçu soudain l’appel à fonder une œuvre de compassion et de consolation, une œuvre plutôt contemplative dans sa façon de concevoir la réalité et l’aide à apporter, une œuvre un peu différente de beaucoup des ONG qui existent actuellement. Dans cette lumière, plusieurs éléments me sont apparus, à savoir que cette Œuvre ne serait pas une congrégation religieuse « classique », mais plutôt une association qui enverrait des jeunes pour une ou deux années dans un lieu où les enfants auraient besoin d’un soutien spirituel, affectif, psychologique... ou pour résumer d’un soutien « maternel ». J’ai senti aussi que la mission de cette œuvre serait vraiment fondée sur la vie de prière et d’adoration des jeunes qui y participeraient et que le séjour à Points-Cœur serait pour eux comme une longue retraite d’une ou deux années. En résumé, il m’a semblé que nos volontaires auraient un peu la place de Marie au pied de tous les crucifiés d’aujourd’hui et auraient à les regarder, à les aimer, à les encourager dans leur épreuve et à donner sens à leur vie. Une mission peut-être peu efficace aux yeux du monde, mais la mission de Marie auprès de Jésus...
Zenit : Comment réagissent les jeunes après avoir passé quelque temps dans un Point-Cœur ?
Père T. de Roucy : Au bout de deux ou trois mois, beaucoup m’écrivent en me disant : « Père Thierry, je crois que je me suis trompé. Je pensais, en effet, apporter plus que je ne recevrais à nos voisins et c’est le contraire : nos amis m’apportent énormément. Cette expérience m’enrichit comme jamais je ne l’aurais imaginé. »
Un des grands principes de Points-Cœur, c’est la phrase de saint Vincent de Paul qui dit que « les pauvres sont nos maîtres ». Dans la civilisation contemporaine les pauvres nous rappellent que l’essentiel de la vie humaine, ce sont les relations, que la foi n’est pas seulement une espèce de croyance en un principe abstrait mais qu’elle est une vie quotidienne avec Dieu, qui se manifeste dans une confiance de tout instant et nous invite à marcher sur l’eau sans crainte aucune. Je me souviens d’une pauvre femme au Brésil qui chantait dans la rue : « Merci mon Dieu, tu m’as donné le pain de ce jour (elle revenait avec un pain dans la main), et demain tu me le donneras aussi... » Dans ces quartiers où les souffrances sont nombreuses, on perçoit de façon presque sensible que la grâce est donnée à tout instant aux gens pour les soutenir. Vraiment pendant ces quinze ans j’ai expérimenté d’une façon étonnante la présence de la grâce divine ! Vivre ce que vivent nos amis dans les bidonvilles où ils sont, si Quelqu’un ne les fortifie pas heure après heure, jour après jour, et ne leur permet pas de dépasser toutes les épreuves qui les affligent, comme la mort successive de leurs enfants pour les mamans, la violence omniprésente, l’insécurité, la peur du lendemain... c’est impossible. Si Dieu n’était pas là pour donner à tant de gens blessés par la vie la grâce de sourire, la force de l’espérance, je ne sais comment ils tiendraient... Par ailleurs, plus d’une fois, j’ai eu la bienheureuse opportunité de rencontrer des gens incarcérés longuement à cause de leur foi et qui m’ont confié : « Les années que j’ai passées en prison sont indiscutablement les meilleures de ma vie ». Sans Dieu, comment expliquer de tels témoignages ?
Zenit : Pouvez-vous nous expliquer ce qu’est un Point-Cœur ?
Père T. de Roucy : Un Point-Cœur, c’est une petite maison toute simple dans laquelle vit une communauté d’ « Amis des enfants » (nom donné aux volontaires de l’Œuvre). Dans chacune d’elle se trouve une petite chapelle avec la présence du Saint Sacrement. Même dans les pays où l’habitude n’était guère de confier la Présence réelle à de jeunes chrétiens, toujours l’évêque nous a donné son autorisation. Il y a également une chambre ou deux pour les filles et aussi, dans une autre partie, une chambre ou deux pour les garçons. Enfin chaque Point-Cœur possède une pièce où nous accueillons très simplement les gens qui viennent nous voir. La matinée est plus spécialement occupée par la vie de la maison (les courses, la préparation des repas, le linge...), la prière et l’étude. L’après-midi quelques jeunes sortent pour rencontrer les gens du quartier et d’autres restent au Point-Cœur pour accueillir ceux qui viennent.
Zenit : Les communautés Points-Cœur ont-t-elles des temps de prière particuliers ?
Père T. de Roucy : Oui. Le matin, les Amis des enfants chantent les Laudes, en fin d’après-midi les Vêpres, et le soir les Complies au cours desquelles ils se demandent pardon pour les fautes de la journée. Ils participent également à la messe dans leur église paroissiale. Tour à tour, ils passent également chaque matin une heure d’adoration devant le Saint-Sacrement. De temps à autre des gens du quartier viennent prier avec eux. En début d’après-midi, ils disent le chapelet. C’est la prière à laquelle participent le plus les personnes du quartier. Les Amis des enfants en profitent parfois pour faire une petite catéchèse à nos voisins sur les mystères du rosaire.
Zenit : Comment les Points-Cœur viennent-ils concrètement en aide aux personnes ?
Père T. de Roucy : La plupart des services qu’ils rendent sont, je vous disais, de type « maternel ». Dans les quartiers où nous nous trouvons les pères de famille sont généralement très absents. Quant aux mamans, elles sont souvent bien dépassées par leur mission. Elles s’occupent surtout du dernier-né ou des deux derniers et les autres sont livrés à eux-mêmes. Aussi, il n’y a personne pour les inscrire à l’école. Il n’y a personne pour s’occuper de leurs vêtements ou de leur état de santé. Il n’y a personne pour les écouter. Alors s’ils ont par trop faim, ils viennent chez nous. S’ils sont malades, de même. S’ils ont leur chemise déchirée, aussi. Au Liban des enfants viennent souvent chez nous pour faire leur travail scolaire, parce qu’ils n’ont pas de table pour travailler chez eux ou personne pour les aider. Et puis tout simplement les enfants viennent pour nous raconter leur vie. On prend les plus petits sur nos genoux et ils nous disent ce qu’ils ont vécu dans la journée, comme aiment à le faire tous les enfants du monde. Beaucoup d’événements tragiques surviennent aussi dans nos quartiers qui nous provoquent à nous investir. Des enfants qui meurent très jeunes, brutalement : il y a à consoler leur famille et leurs amis. Des mamans qui accouchent toutes seules. Des vieillards qui agonisent. Des bagarres. Un jour, des parents se battaient. Ils s’étaient lancés la télévision l’un sur l’autre et un enfant était resté coincé dessous. Appelé par son frère aîné, nous sommes allés le délivrer. Ce sont mille petits services... Et puis nous essayons de mettre en relation nos amis avec les autres ONG pour qu’ils puissent bénéficier de l’aide qu’elles offrent.
Zenit : Vous n’avez pas peur d’envoyer des jeunes dans ces quartiers parfois dangereux ?
Père T. de Roucy : Si, bien sûr, j’ai parfois très peur, d’autant que nous sommes très attachés à chacun des Amis des enfants que nous envoyons. Mais je me suis rendu compte à maintes reprises que ces jeunes, placés dans une situation particulière, ont vraiment une grâce d’état pour accomplir leur mission. Ils sont mystérieusement protégés. Les parents les considèrent parfois encore comme de grands enfants - et c’est un peu normal ! - mais nous, nous les considérons vraiment comme des adultes parce que nous les voyons affronter les situations avec une sagesse et une générosité qui nous émerveillent. D’autre part, il y a aussi une chose incroyable : c’est que la population protège les jeunes. Elle aime tant les Amis des enfants ! Plusieurs fois nos voisins m’ont dit : « Ne vous souciez absolument pas de vos jeunes. On s’en occupe ! » Le monde à l’envers !... A Haïti, par exemple, lors des derniers événements, les gens de Cap-Haïtien étaient très attentifs à ce qui se passait au Point-Cœur. Quand nous avons décidé de partir nos amis étaient comme soulagés. Ils avaient trop peur qu’il nous arrive quelque chose.
Zenit : Quand vous arrivez quelque part, comment vous présentez-vous à la population ?
Père T. de Roucy : A vrai dire, nous ne nous présentons pas beaucoup. Dans les pays d’Amérique Latine, où l’on vit principalement dehors, les gens découvrent très vite la raison de notre présence. A l’origine d’un Point-Cœur, il y a la plupart du temps un évêque, un missionnaire, un diplomate qui nous appelle - et il faut choisir car des appels nous en recevons au moins un par mois ! Si nous pensons pouvoir répondre à l’appel qui nous est lancé, moi-même ou un membre de l’œuvre allons passer un séjour sur place. La personne qui nous a invités nous met alors en contact avec quelques paroisses où l’implantation pourrait se faire et nous essayons de trouver une maison dans le quartier qui semble le plus approprié. Plus tard, une petite équipe de jeunes arrive avec une personne de l’Œuvre plus expérimentée. Et le curé qui souvent déjà a mis au courant ses paroissiens de notre arrivée, ne tarde pas à nous présenter. Je pense par exemple à ce qui s’est passé au Liban. Notre curé, abbouna Samir, avait organisé une procession de l’église jusqu’à notre maison, avec une grande icône de la Vierge, les quelques jeunes du Point-Cœur derrière, puis toute la population qui nous a accompagnés jusqu’à chez nous. Tous les gens du quartier ont vu que nous faisions partie de l’église catholique et le curé a expliqué pourquoi nous étions là.
Zenit : Combien de jeunes y a-t-il actuellement dans les Points-Coeur ?
Père T. de Roucy : Entre 160 et 170. En gros, depuis le début de l’Œuvre, quelque mille jeunes se sont engagés. La moitié à peu près est originaire de la France, les autres viennent de plus de vingt pays différents, de l’Europe mais aussi d’Amérique Latine et d’Asie.
Zenit : Les jeunes partent pour un an ou deux... Mais y en a-t-il qui s’engagent ensuite ?
Père T. de Roucy : Au départ, mon idée était vraiment de permettre aux jeunes de faire une expérience de charité limitée dans le temps, un peu comme on fait le service militaire. Mais au bout de trois ans d’existence de Points-Cœur un jeune, rentrant de Colombie, est venu me voir et m’a dit : « Père Thierry, je veux vivre cette expérience toute ma vie ». Alors j’ai répondu : « Mais ce n’est pas du tout prévu. Il existe toutes sortes de congrégations religieuses au service de ceux qui souffrent dans lesquelles tu pourras t’engager de façon définitive. Essaie de les connaître... » Mais lui a insisté : « Mais moi c’est vraiment dans l’esprit de Points-Cœur que je veux vivre. C’est ce charisme-là qui m’attire. Je veux vivre avec les gens la proximité proposée à Point-Cœur, je veux vivre dans une totale disponibilité au service de nos proches, je veux vivre la compassion au sein d’une communauté mixte qui ressemble à une famille... Je crois que comme religieux, ce n’est pas tout à fait pareil... » Puis il m’a dit : « Je n’ai pas besoin de réponse tout de suite, mon Père. Réfléchissez devant Dieu et quand vous aurez une réponse bien mûre vous me la donnerez. » Alors j’ai réfléchi et je lui ai proposé de commencer des études pour être prêtre, et puis on verrait bien. C’est ce qu’il a fait. Puis un autre est venu, puis d’autres encore. Maintenant il y a une soixantaine de jeunes qui ont décidé de consacrer toute leur vie à Dieu, dans Points-Cœur, dont une quinzaine de plusieurs nationalités qui déjà se sont engagés définitivement. C’est ainsi qu’est née, ce que nous appelons la « Fraternité Molokaï ».
Zenit : S’agit-il d’une consécration ?
Père T. de Roucy : L’œuvre Points-Cœur est une association privée de fidèles, comme beaucoup des nouvelles communautés qui existent aujourd’hui, et elle comporte plusieurs branches. Ceux qui s’engagent dans la Fraternité Molokaï font des promesses en tant que laïcs consacrés. Rattachée à Points-Cœur il y a aussi une branche sacerdotale, qui est une association publique de clercs, en vue d’être une société de vie apostolique.
Zenit : Etes-vous reconnus par l’Eglise ?
Père T. de Roucy : L’Œuvre Points-Cœur, en tant que telle, a été reconnue le jeudi saint 2000 par Mgr E.-E. Karlic, archevêque de Parana (Argentine) qui fut, avec le Cardinal Moreira Neves, le premier archevêque à nous accueillir dans son diocèse et qui n’a cessé de suivre avec beaucoup d’intérêt et de bienveillance notre développement. Mgr Karlic a été, entre autre, président de la Conférence épiscopale argentine et un des rédacteurs du Catéchisme de l’Eglise Catholique ; ses conseils, sa prière, son amour de l’Eglise, sa profondeur théologique furent toujours pour nous d’un grand soutien...
Zenit : Parlez-nous de votre implantation dans le monde... Où se trouvent les Points-Coeur ?
Père T. de Roucy : C’est en Amérique Latine et en Asie que nous trouvons le plus de Points-Cœur. Mais nous en avons installé aussi en Europe de l’est, en Syrie, au Liban, au Sénégal, en Italie et en France. Dans une vingtaine de pays nous avons également fondé une association Points-Cœur qui veille sur l’équipe en place, et s’occupe du recrutement et de la formation des Amis des enfants chez eux avec parfois l’aide d’un bureau et d’un salarié.
Notre dernière fondation date d’octobre-novembre 2003 et est située à New-York, plus précisément dans le Bronx. Nous habitons un presbytère qui a été mis à notre disposition par l’archidiocèse. Au moment de commencer cette fondation, nous avons été bien éprouvés. Il nous semblait que c’était le pire moment pour ouvrir cette maison : d’une part, à cause de la guerre d’Irak, la France n’était pas très bien vue des Américains et, d’autre part, parce que les problèmes de pédophilie qui touche l’Eglise locale ne facilitent guère notre mission. Mais nous avons été reçus magnifiquement et si j’ai une grosse consolation en ce moment avec l’œuvre Points-Cœur, c’est avec ce qui se passe dans notre Point-Cœur des Etats-Unis ! Mère Teresa disait que la ville de New York était la ville qui avait le plus besoin de compassion. C’est ce qui m’avait depuis longtemps donné le désir de fonder cette maison. Je crois que Mère Teresa avait bien raison. C’est plus difficile d’accepter la solitude quand on vit au milieu de la grande ville de New York que lorsqu’on est berger dans les Andes, parce qu’on est constamment au contact d’autres êtres humains avec qui on n’arrive pas à avoir une relation. Dans notre paroisse, il y a un centre pour sidéens. On y passe pas mal de temps. Il y a aussi une maison d’accueil pour les familles sans logement, avec environ 200 enfants. Ils restent là tant qu’on ne leur a pas trouvé de logement. On ne reçoit pas les enfants chez nous parce que c’est impossible, mais on les reçoit, comme beaucoup d’autres, dans les bâtiments paroissiaux où nous avons une pièce. Les gens viennent pour parler, prendre un café. Nous faisons des rencontres étonnantes.
Zenit : Si un jeune est intéressé par Point-Cœur que doit-il faire ?
Père T. de Roucy : Après nous avoir écrit une lettre de demande, nous lui proposons généralement de venir nous rencontrer. Nous avons des bureaux en France, en Italie, en Argentine, en Suisse, au Pérou et au Brésil. Nous essayons de faire avec lui un premier travail de discernement, et puis pendant un temps qui s’échelonne de six mois à plusieurs années selon les pays et les personnes nous proposons aux jeunes qui veulent s’engager de suivre un certain nombre de week-ends de formation et un stage bien rempli d’une quinzaine de jours. Ce que nous requérons surtout de nos volontaires c’est d’être bien dans leur peau, non pas d’avoir un doctorat en pédagogie ou en psychologie ! Nous leur demandons d’être heureux de vivre et bien équilibrés, d’avoir une espérance forte, et puis d’avoir un grand désir de prier, même s’ils ne sont pas encore des gens de prière chevronnés, et un grand désir de vivre en communauté. Nos communautés sont internationales. Il faut que les jeunes soient assez souples pour apprendre à vivre ensemble (d’autant qu’ils devront vivre dans des espaces réduits) et qu’ils aient une âme de compassion, le désir d’aller vers les autres. Ceux qui partent agissent souvent vis-à-vis de la population avec un dévouement et une générosité qui redonnent une confiance extraordinaire dans la jeunesse d’aujourd’hui. Ils sont prêts à passer des nuits entières à veiller un enfant ou un adulte qui se meurt, à se démener d’un endroit à l’autre pour obtenir une aide à un nécessiteux... En Haïti, nos Amies des enfants ont aussi été très exceptionnelles pour affronter l’ultime temps de crise. Il faut certes être solides mais aussi réalistes. Points-Cœur, ce n’est en rien une idéologie, c’est une école de réalité.
Zenit : Les jeunes sont-ils suivis pendant leur mission à Point-Cœur ?
Père T. de Roucy : Oui, absolument. Je me suis rendu compte que s’il y avait un responsable, dépêché spécialement pour cela dans chaque Point-Cœur, les jeunes ne grandissent pas autant que si ordinairement ils vivaient entre eux. C’est donc un des leurs qui est responsable de la communauté. Il n’empêche qu’il est aussi très important qu’il puisse se référer régulièrement à quelqu’un de fixe. Cette personne, nous la nommons « visiteur ». Les jeunes lui donnent chaque semaine des nouvelles de leur communauté et recourent à elle dès qu’il y a un besoin particulier. Par ailleurs, ce visiteur, tous les quatre mois environ, vient en séjour dans la communauté dont il a la charge depuis parfois des années. Naturellement, il fait le point avec les jeunes, mais aussi avec les responsables de l’Eglise locale (avec le nonce, l’évêque, le curé), voire parfois avec l’administration locale. Là où il n’y a pas de bureau, le visiteur rencontre aussi les éventuels nouveaux candidats et organise leur formation. C’est un système assez onéreux à beaucoup de points de vue, mais qui me semble aussi bien adapté.
Dans les Points-Cœur, il y a des moments difficiles. Je pense surtout aux Points-Cœur d’Europe de l’Est où nos voisins boivent beaucoup, tant ils sont désespérés, et sont parfois violents. Récemment par exemple, un jeune est arrivé, un peu ivre, dans le Point-Cœur Catherine-de-Hueck et a dit : « Je vais me suicider ». Avant même que les Amis des enfants aient pu réagir il s’était ouvert les veines. Il a fallu l’hospitaliser. Quelques jours après, un homme violait une petite fille dans une rue empruntée par les Amis des enfants. Ils ont réussi à l’empêcher d’aller jusqu’au bout de son acte. Tout cela est dur. Il faut faire face et savoir en parler aussi pour que tout ne reste pas en soi. Des personnes sur place que nous avons appris à connaître sont aussi disponibles et compétentes pour aider les jeunes.
Zenit : Et comment faites-vous avec la langue ? Les jeunes l’apprennent-ils avant de partir ?
Père T. de Roucy : Nous le leur demandons, mais évidemment pour en avoir une bonne connaissance, il faut, dans certains cas, encore beaucoup travailler sur place. Je pense par exemple au thaïlandais : c’est une des langues les plus difficiles que nous connaissons. Les jeunes qui partent là-bas ont sur place des cours particuliers pendant tout leur temps au Point-Cœur, au début chaque matin, et par la suite un peu moins.
Zenit : Que se passe-t-il au retour des missions ?
Père T. de Roucy : L’expérience à Points-Cœur peut être une expérience extrêmement forte, c’est pourquoi il nous semble important de ne pas abandonner les jeunes quand ils rentrent. En France, nous leur proposons de faire un petit séjour dans notre maison centrale et nous relisons avec eux leur expérience, nous organisons aussi un week-end dit « de retour » et, s’ils veulent continuer de vivre activement de l’esprit de l’œuvre, ils peuvent s’engager dans la Fraternité Saint-Maximilien-Kolbe, composée d’anciens Amis des enfants et de personnes attachées à la spiritualité de l’Œuvre. Entre les membres de cette Fraternité existe une véritable amitié nourrie par des rencontres régulières, par une retraite annuelle, par des activités communes, par une semaine de vacances. Grâce à cela, ils sont aidés à vivre de compassion là où ils sont, dans leur travail, leur famille, etc. Enfin, nous restons disponibles à tout moment pour répondre aux besoins des anciens, s’ils le demandent.
Il est à noter que, si la plupart des Amis des enfants reprennent à leur retour le travail qu’ils avaient quitté ou pour lequel ils s’étaient formés, un bon pourcentage entrent dans la vie consacrée ou au Séminaire.
Zenit : Financièrement, comment fonctionnent les Points-Cœur ?
P. Thierry : Avant de partir, nous demandons aux Amis des enfants de chercher des parrains spirituels qui s’engagent à dire une dizaine de chapelet tous les jours pour eux, et des parrains financiers qui versent une somme d’argent mensuelle, trimestrielle ou annuelle pour leur permettre de vivre cette expérience et, d’une certaine façon, la vivre avec eux. Et puis ces parrainages sont complétés par des dons qui nous sont bien utiles lorsque nous devons, par exemple, acheter des maisons. Nous n’avons pratiquement aucun don de gouvernements ou de grosses institutions. Presque tous viennent de particuliers. La Providence a fait que le budget global a toujours été juste équilibré. A chaque maison est attribué un budget particulier selon les nécessités et dans certains pays on laisse une bonne réserve, comme en Colombie, pour que les jeunes puissent partir facilement en cas de danger. Points-Cœur essaie de vivre de façon très audacieuse mais avec beaucoup de prudence.
Zenit : Et demain...
P. T. de Roucy : Curieusement, à Points-Cœur, nous ne faisons guère de grands projets et quand nous en faisons, souvent ils ne tardent pas à être modifiés. Notre plus grand désir, c’est d’essayer de suivre, jour après jour, le Seigneur qui nous appelle, de marcher sur l’eau avec confiance, de répondre aux cris que nous percevons et qui, parfois, ne peuvent attendre, de ne pas baisser les bras devant les difficultés que nous pouvons rencontrer, d’assumer de mieux en mieux la responsabilité qui est la nôtre vis-à-vis des jeunes qui s’engagent au service de l’Œuvre, mais aussi du troupeau que Dieu nous confie, un troupeau de personnes blessées, douloureuses, mais aussi magnifiques, souvent exemplaires...
Lorsque nous avons commencé l’Œuvre, beaucoup me disaient que le mot « compassion » était un mot désuet. Aujourd’hui même, je lisais un article où le journaliste affirmait que le mot « compassion » était un mot à la mode. Plus encore qu’un mot à la mode nous souhaitons qu’aujourd’hui la compassion soit une attitude partout de vigueur parce que je me rends compte que partout elle est nécessaire : dans le domaine de la politique et de l’économie, mais aussi de la culture, de la science et même dans le monde des ONG. Bref, plus le temps passe, plus je vois s’agrandir notre mission et la nécessité pour nous de témoigner du charisme que nous avons reçu et d’en vivre bien au-delà du monde des slums...
Site internet : pointscoeur.org
Article paru dans Zénit le 05 avril 2004