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26 février 2003

Saint Joseph, "l’ombre de Dieu le Père"

Avec l’autorisation de Christicity

Saint Joseph, "l’ombre de Dieu le Père"

Dans l’écriture, le prénom de Joseph est celui du célèbre patriarche fils de Jacob, qui vendu par ses frères, devient grand Vizir du Pharaon d’Egypte et qui finalement sauvera ses frères de la famine. Joseph a un grand charisme : il a des songes et il décrypte les songes. On lira avec intérêt le grand cycle biblique de saint Joseph en Genèse 37-50. D’autant plus que Joseph est une figure(=une annonce prophétique) du Christ. Notre Seigneur aussi sera vendu par ses frères, lui aussi pardonnera à ses frères et les sauvera de la famine spirituelle en leur donnant le pain de l’Eucharistie, son propre corps en nourriture. Origène a bien raison d’appeler Jésus " notre Joseph ", puisque le Christ comme dit l’Ecriture est l’aîné d’une multitude de frères.

On est frappé des similitudes entre le patriarche Joseph, et saint Joseph, l’époux de la Vierge Marie. Tous deux ont des songes. Tous deux sont chastes(cf l’épisode de la femme de Putiphar Gn 39,7sq ) Tous deux ont la garde de leur famille. Tous deux descendent en Égypte. Étymologiquement leur nom "Joseph" serait le participe passé du verbe hébreu qui signifie à la fois " augmenter " et " retrancher ".(cf Gn 30,24) Joseph a fait augmenter Jésus. Il a autorité sur Jésus. C’est-à-dire selon l’étymologie qu’il a capacité à le faire grandir (auctoritas vient du verbe augere) On lit dans l’évangile de Luc (2,51-52) que Jésus était soumis à Joseph et à Marie et qu’il croissait en sagesse en taille et en grâce. Joseph est l’instrument de cette croissance, de cet augmentum. Joseph est aussi celui qui a retranché Jésus. Il l’a retranché de la fureur d’Hérode. Il l’a soustrait aux regards indiscrets pour que l’Incarnation du Verbe s’accomplisse en silence dans l’établi Nazareth. Il a aussi caché la Virginité de Marie aux rumeurs et aux commérages. C’est pourquoi affirme saint Ignace d’Antioche ce mystère retentissant de la Virginité est demeuré caché au diable. Joseph est un voile pour couvrir dira Bossuet. En son grand sein protecteur le Logos éternel a tamisé sa lumière pour que la terre s’accoutume trente année durant à son éblouissante présence.

Joseph dans les Écritures

Les évangiles nomment 14 fois saint Joseph. Il témoignent que c’est de lui que Jésus tient son ascendance davidique, c’est-à-dire que c’est par Joseph, fils de David, que Jésus entre dans la lignée messianique. Bien que n’étant pas le père biologique de Jésus, il en est le père légal, par adoption. Et même plus que cela, car il n’est pas seulement le père adoptif et nourricier de Jésus, il est aussi l’époux de Marie, mère de Jésus. C’est pourquoi les évangélistes parlent de lui à plusieurs reprises comme le Père de Jésus. " C’est Jésus, le Fils de Joseph de Nazareth "(Jn 1,45 ; cf Jn6,42 ; Luc 2,48 ; Mc 6,3 // etc...). L’évangile de saint Matthieu rapporte l’annonciation à Joseph, et son rôle déterminant dans l’enfance de Jésus, depuis la naissance à Bethléem(cité de David) jusqu’à l’installation de la sainte famille à Nazareth en passant par la fuite en Egypte (Cf Mt 1-2).

Ces maigres renseignements seront bientôt complétés par la littérature apocryphe qu’il convient certes de prendre avec prudence mais qui n’est pas forcément hérétique ou légendaire. L’Eglise a retenu dans sa liturgie beaucoup d’éléments tiré de cette littérature : le nom des parents de la Vierge (Anne et Joachim fêtés le 26 juillet), la présentation de Marie au Temple(fêtée le 21 novembre) etc...D’après le Protévangile de Jacques (apocryphe du 2ème siècle) et l’évangile du Pseudo-Matthieu( apocryphe du 6ème siècle) Joseph aurait été un homme déjà vieux au moment d’épouser Marie. Veuf, il aurait même eu lui même des enfants et même des petits enfants déjà plus âgé que sa fiancée ! C’est cette progéniture du premier mariage de Joseph que les évangiles canoniques nommeraient " les frères de Jésus ". Certains Pères (Origène, Épiphane, Titus de Bostra) admirent et enseignèrent cette thèse du vieillard Joseph. Mais ce n’est pas très conforme à ce que nous savons par les évangiles canoniques de Joseph, travailleur, pèlerin en Égypte, protecteur de la sainte famille en des temps si cruels et périlleux. Joseph " était un homme juste "(Mt 1,19). Etre juste, dans la Bible, signifie être ajusté à la volonté divine. Or tel est bien le trait essentiel de saint Joseph, l’ouvrier de la Providence. Il accomplit joyeusement sa part de service. Saint Irénée soulignait déjà cette exécution joyeuse du dessein de Dieu : " Aussi Joseph acquiesça-t-il sans hésitation : il prit Marie chez lui et durant tout le temps qu’il eut soin du Christ il remplit avec joie son service acceptant de faire route jusqu’en Egypte, puis d’en revenir, puis de se transporter à Nazareth, au point qu’aux yeux de ceux qui ignorait les Ecritures, la promesse de Dieu et l’économie du Christ, il passait pour être le père de l’enfant " (Adversus Haereses. IV,23,1).

Joseph, "l’ombre de Dieu le Père"

Si au yeux des habitants de Nazareth Jésus passait pour être le fils de Joseph, ne doit-on pas penser qu’il y avait une certaine ressemblance entre Jésus et Joseph ? Comme un jeune fils aime à imiter son père, Jésus refaisait les même gestes que Joseph, reproduisait les mêmes mimiques, avait le même sourire...Quand plus tard il enseigna aux foules que Dieu était Père, que mettait-il en sa conscience humaine sous ce vocable Père sinon le grand visage si tendrement paternel de Joseph ? C’est ce qu’enseignait au XVIIème siècle le grand théologien de l’Ecole Française Monsieur Olier . Il ne craignait pas d’appeler saint Joseph : "le sacrement du Père éternel". " L’admirable saint Joseph, écrivait-il, fut donné à la terre pour exprimer sensiblement les perfections adorables de Dieu le Père. Dans sa seule personne il portait ses beautés sa pureté, son amour, sa sagesse et sa prudence, sa miséricorde et sa compassion. Un seul saint est destiné pour représenter Dieu le Père tandis qu’il faut une infinité de créatures, une multitude de saints pour représenter Jésus-Christ ; car toute l’église ne travaille qu’à manifester au dehors les vertus et les perfections de son chef adorable et le seul saint Joseph représente le Père éternel...Aussi faut-il considérer l’auguste saint Joseph comme la chose du monde la plus grande, la plus célèbre et la plus incompréhensible... le Père s’étant choisi ce saint pour en faire sur la terre son image, il lui donne avec lui une ressemblance de sa nature invisible et cachée et, à mon sens, ce saint est hors d’état d’être compris des esprits des hommes... " C’était une beauté sans pareil à cause de Celui dont il était la figure aux yeux mêmes du Fils de Dieu ; car si les cieux, la terre, les éléments, en un mot toute la composition du monde est si belle, si rare et si admirable, ordonnée avec tant de poids de nombre et de mesure parce qu’elle doit nous servir pour admirer les perfections de Dieu et qu’elle nous représente sa beauté ; qu’elle doit être celle de ce grand saint que Dieu le Père forme exprès de ses mains pour se figurer soi-même à son Fils unique, et lui mettre sans cesse devant les yeux son vrai portrait et son image comme une compensation dans le temps de son absence et une sorte de soulagement durant les années de son pèlerinage ! "

A la suite de saint François d’Assise qui instaura la coutume des crèches de Noël, la dévotion à saint Joseph devait connaître un remarquable essor. Saint Bernardin de Sienne (U1444) enseigne que le glorieux Joseph se trouve au ciel en corps et en âme car son rôle pendant l’Incarnation du Sauveur fut si considérable qu’il doit nécessairement s’épanouir dans un registre éternel. Le Bon et fidèle serviteur est entré dans la joie de son Maître En 1480 le pape Sixte IV(celui de la chapelle "sixtine"), franciscain, fixe une première fête liturgique de saint Joseph. Bientôt le 4ème jour de la semaine (le mercredi) sera considéré comme jour de saint Joseph et le mois de mars comme mois de saint Joseph (à l’instar du samedi et du moi de mai pour Marie). Dès le XVIème siècle, Sainte Thérèse d’Avila s’était déclarée " fille de saint Joseph ". A 23 ans alors qu’on la tenait pour morte elle avait été guérie miraculeusement et a toujours affirmé que c’est saint Joseph qui l’avait sauvée. Saint Joseph veillera spécialement sur le carmel. La dévotion thérèsienne à la sainte humanité du Christ devait immanquablement attirer l’attention sur saint Joseph. C’est le XVIIème siècle qui sera le grand siècle de saint Joseph, comme il est le " grand siècle des âmes "(abbé Brémond). Dans la ligne de M. Olier, le très doux et très charitable François de Sales (U1622) a écrit sur saint Joseph des pages sublimes. Comme saint Bernardin de Sienne, le saint Docteur de l’Église, enseigne qu’il est indubitable que Joseph soit en corps et en âme en Paradis Il ne craint pas de l’appeler " le Vice Père de Notre Seigneur ". S’adressant à la Vierge il s’écrie : " Ô Mère toute triomphante, qui peut jeter les yeux sur votre majesté sans voir à votre dextre celui que votre Fils voulut si souvent, pour l’amour de vous, honorer du titre de Père, le vous ayant uni par le lien d’un mariage tout virginal, à ce qu’il fût votre secours et coadjuteur en la charge de la conduite et éducation de sa divine enfance ? O Grand saint Joseph, Epoux très-aimé de la mère du Bien-Aimé, hé, combien de fois avez-vous porté l’Amour du ciel et de la terre entre vos bras, tandis que embrasé des doux embrassements et baisers de ce divin Enfant, votre âme fondait d’aise lorsqu’il prononçait tendrement à vos oreilles (ô Dieu quelle suavité !) que vous étiez son grand ami et son cher Père bien-aimé ! " Je ne trouve rien de plus doux à mon imagination que de voir ce céleste petit Jésus, dans les bras de ce grand saint, l’appelant mille et mille fois Papa dans un langage enfantin et d’un cœur filialement tout amoureux " En 1656 Bossuet fait un si beau panégyrique de saint Joseph que la Reine Mère voulut l’entendre une deuxième fois. Il met l’accent sur le silence de Joseph dont pas une parole ne nous est rapporté dans les saintes Écritures. : il écoute, il admire, il se tait. Le 19 mars 1661, à la joie de tout le Royaume, la France est consacrée à saint Joseph. Cette dévotion atteindra le nouveau monde et saint Joseph deviendra le saint patron du Canada . C’est vers ce pays que se tournent tous les regards lorsqu’on parle de "joséphologie". L’Oratoire saint Joseph à Montréal, construit sous l’impulsion du frère André(U1937) fut longtemps la plus grande église du monde après saint Pierre de Rome.

Joseph, protecteur de l’Eglise

Mais plus que sur la France ou le Canada, c’est sur l’Église universelle que veille saint Joseph. Le 8 décembre 1870 dans le cadre du Concile Vatican I, le jour de l’Immaculée Conception, le bienheureux Pie IX proclame saint Joseph, patron de l’Eglise universelle. Comme il a veillé sur le Christ, Joseph veille sur ce corps du Christ qu’est l’Eglise. Son ministère s’apparente spécialement à celui des prêtres. Il aide à faire grandir ce dont il n’est pas le père. Il doit être le protecteur d’un bien qui le dépasse et dont il n’est pas l’auteur : le Fils de Dieu. De même le prêtre doit veiller sur un bien dont il n’est pas l’auteur : la grâce dans l’âme des fidèles. Joseph est appelé à bon droit père de Jésus, alors que c’est Dieu le Père de Jésus. Les prêtres sont appelés à juste titre pères alors que c’est Dieu qui a engendré ses enfants à la grâce. La sollicitude de Joseph pour la sainte Église allait se manifester tout spécialement dans les évènements providentiels qui marquèrent le Concile Vatican II. Le 12 novembre 1962, au début du Concile un évêque s’était plaint de ce que saint Joseph était par trop oublié dans l’enseignement de l’Eglise. Il s’attira une indifférence polie et quelques ricanements. Le lendemain le bienheureux pape Jean XXIII, communiant avec son prédécesseur le Bienheureux Pie IX dans une même dévotion à saint Joseph, annonçait son intention d’introduire le nom de saint Joseph dans l’intangible canon de la messe romaine. Ce fut fait dès le 8 décembre 1962. Le bon pape Jean exprimait par ce geste hautement symbolique ce qu’il n’a jamais caché par ailleurs : il avait dès l’origine placé le Concile Vatican II sous la garde vigilante et bienveillante du patron de l’Eglise Universelle.

Dans sa lettre apostolique " Redemptoris custos "(1989), publiée pour le centième anniversaire de l’encyclique Quamquam pluries de Léon XIII le pape Jean-Paul II insistait sur le mariage véritable qui unit Joseph et Marie et rappelait les propos de son prédécesseur : Joseph, avait dit Léon XIII, en vertu du pacte conjugal, est réellement participant de la dignité en quelque sorte infinie(saint Thomas d’Aquin) de la Mère de Dieu. Jean Paul II médite également sur saint Joseph travailleur qui est célébré en une mémoire liturgique le 1er mai. On pense avec émotion au charpentier, à ces trente ans de charpente dont parle Péguy, à Jésus artisan qui jusque sur la croix va humer ce bois tendre dont il avait tant aimer autrefois dans l’établi de Nazareh, l’odeur et le contact.

Une pieuse tradition veut aussi que l’on prie saint Joseph comme " patron de la bonne mort "(cf CEC n°1014). En effet, même si l’évangile ne nous en dit rien, il y a fort à parier que Joseph soit mort entouré de l’affection conjointe, parfaite et infinie de l’Immaculée Mère de Dieu et de son divin Fils. Qui ne souhaiterait pour lui-même mourir si bien entouré, avec Jésus et Marie comme intercesseur auprès du Père ?

On ne peut guère en dire davantage. Il y a tant de silence autour de Joseph et tant d’humilité. C’est au poète sans doute pour finir qu’il faut confier de nous introduire dans ce mystère. Claudel nous parle magnifiquement de ce menuisier " patriarche du silence " qui ne portait pas une auréole sur la tête mais une vieille casquette en peau de lapin(sic) :

" Une femme a conquis chaque partie de ce cœur maintenant prudent et paternel. De nouveau il est dans le paradis avec Eve ! Ce visage dont tous les hommes ont besoin il se tourne avec amour et soumission vers Joseph Ce n’est plus la même prière et ce n’est plus l’ancienne attente depuis qu’il sent Comme un bras tout à coup sans haine l’appuiement de cet être profond et innocent Ce n’est plus la Foi toute nue dans la nuit, c’est l’amour qui explique et qui opère. Joseph est avec Marie et marie est avec le père Et nous aussi pour que Dieu enfin soit permis dont les œuvres surpassent notre raison Pour que sa lumière ne soit pas éteinte par notre lampe et par sa parole par le bruit que nous faisons, Pour que l’homme cesse, et pour que votre Règne arrive et pour que votre volonté s’accomplisse, Pour que nous retrouvions l’origine avec de profondes délices, Pour que la mer s’apaise et pour que marie commence Celle qui a la meilleure part et qui de l’antique Israël consomme la résistance Patriarche intérieur, Joseph, obtenez-nous le silence ! (Paul Claudel, Feuilles de saints)

Père Guillaume de Menthière

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