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30 mai 2003

logo ARTICLE 588 Triptyque Romain
Méditations

"Il y avait eu l’historien, humaniste et poète Ennea Silvio Piccolomini (1405-1464), devenu Pie II, auteur, entre autres œuvres, avant de recevoir les ordres en 1446, d’une comédie en latin, Chrysis, inspirée de Plaute ; il y avait eu Léon XIII, auteur de quelques Chants poétiques, mais cela fait bien peu.

Et maintenant il y a Jean Paul II avec ce Triptyque romain, achevé le 14 septembre 2002 - solennité de la Croix glorieuse, tout un symbole... - à Castelgandolfo, après son voyage d’août en Pologne. Une œuvre sur laquelle le pape avait voulu avoir l’avis de Marek Skwarnicki appelé, à sa grande surprise, en novembre 2002, pour venir pendant quelques jours "parler de poésie " avec lui. Un poème qu’il a enfin accepté de publier au mois de mars 2003, an polonais et à Cracovie, comme s’il voulait bien signifier qu’il s’inscrivait dans la suite de son œuvre interrompue alors, voici un quart de siècle. Même pape, Jean Paul II demeure un poète polonais !

Triptyque romain porte en sous-titre " Méditations ". Cette précision de Jean Paul II est importante. Elle signifie bien que, si le mode d’expression choisi par l’auteur est bien celui de la poésie, le fond de la pensée qu’il exprime est profondément lié à son identité et à son expérience personnelles, à sa réflexion intime. Il ne s’agit pas seulement, et ici la continuité avec son œuvre poétique antérieure est évidente et réelle, d’un pur acte de création littéraire répondant aux canons artistiques de l’art poétique. Il s’agit d’un acte de foi et d’une recherche de l’esprit s’exprimant sous la forme poétique, s’adressant au cœur autant qu’à la raison du lecteur, parce que puisé au plus profond du cœur et de la raison de l’auteur.

Les trois méditations qui composent Triptyque romain, pour lui donner son visage de poème qui, même court, n’en est pas moins riche et dense, expriment une nouvelle fois la conception profonde de la poésie que révélait l’œuvre de Karol Wojtyla.

La poésie est pour lui une façon de transcender le réel (paysage de montagne avec son torrent et sa forêt, fresques de la Chapelle Sixtine...), de faire se rencontrer tous les sentiments de la vie (amour, doute, attente...) en une sorte de laboratoire du cœur et de l’âme, de faire se confronter toutes les réalités humaines (absence de discernement, rejet de l’inconnu, mise à l’épreuve de la fidélité...) autant d’attitudes qui peuvent trouver alors, dans l’intuition poétique, ce qui est au fond pour Karol Wojtyla et Jean Paul II, leur but ultime : la sanctification. Pour le grand poète français Pierre Emmanuel, à qui l’on doit la publication en français des quatorze poèmes de Karol Wojtyla, il est clair qu’en lui " le poète est bien le même que le philosophe ou le théologien, mais il atteint l’homme en un lieu de l’être que ni la philosophie ni la théologie ne peuvent saisir avec la même immédiateté ".

Que d’interrogations dans ce Triptyque romain. Que de questions posées, apparemment banales (" Emporté, vers où ? " à propos du torrent) ou redoutables (" Qui est-il Lui ? " à propos du Dieu inconnu de Paul à l’Aréopage d’Athènes), thèmes de méditation pour Jean Paul II qu’il veut faire partager à son lecteur. Avec des accents émouvants, mais emplis d’enthousiasme et de lucidité, qui étonnent peut-être encore plus - au sens que Jean Paul II donne à " étonnement ", ce sursaut de l’homme contre le fatalisme qui lui donne sens - quand on sait ce texte pensé et écrit au crépuscule d’une vie. Appel à " l’étonnement " que Jean Paul 11 incarne ici de toute sa force spirituelle...

" Torrent ", première partie du Triptyque romain, outre cet appel à " l’étonnement ", est aussi une injonction à l’homme de ne pas être passif comme l’eau qui coule. Car si, comme elle, nous ne sommes que de " passage ", nous devons être conscients que, comme elle, nous avons un " commencement ", une " source ". Quête de source, quête de commencement, quête de Dieu qui se révèle dans le rythme de ce torrent.

Que de fois l’homme de Dieu et de poésie Karol Wojtyla a côtoyé dans ses Beskides polonaises de tels torrents, de telles forêts ! Que de fois, avec les jeunes qu’il emmenait en randonnées et camps, ou dans le silence de la solitude, a-t-il eu l’occasion d’" humecter ses lèvres aux eaux de la source " ! Pourtant, aujourd’hui encore, c’est un désir et une volonté qu’il exprime toujours, parce que là est " le sens ".

La seconde partie de Triptyque romain, "Méditations sur le livre de la Genèse au seuil de la Chapelle Sixtine " est l’image - texte central du triptyque. Jean Paul II avait déjà eu l’occasion de rendre un hommage vibrant à Michel-Ange, que ce soit le 8 avril 1994 à l’occasion de la restauration achevée des fresques de la Sixtine, ou le 4 avril 1999 dans sa Lettre aux artistes. Mais jamais bien sûr sous cette forme où le poète médite sur le peintre qui donna une vision géniale du Commencement, du Jugement, dans une " symphonie de couleurs ", illustrateur attendu du Livre, lui qui fut un " voyant " de son temps. Mais la Chapelle Sixtine inspire à Jean Paul II deux autres méditations-réflexions. L’une sur Dieu-Créateur, " le premier Voyant ", " le Verbe ", " en même temps Communion des Personnes ", où le Pape se met dans les pas de saint Paul proclamant : " En Lui, nous avons la vie, le mouvement et l’être ". Triptyque divin auquel Michel-Ange a donné force et plénitude, faisant de la Sixtine le lieu où se contemplent et s’expriment le vrai, le bon et le beau, où l’on doit comprendre que l’homme a été créé à l’image et à la ressemblance de Dieu, vérité qui ne peut être occultée par l’histoire.

L’autre méditation de Jean Paul II à la Sixtine, l’épilogue, est inspirée par le Conclave qui réunit ici les cardinaux pour l’élection du pape, ou plutôt par une réflexion sur la façon dont la vision de Michel-Ange doit parler aux cardinaux en " Conclave ", littéralement " avec la clef ", car ils doivent assumer, eux, " le souci commun de l’héritage des clefs, des clefs du Royaume ", entre le Commencement et la Fin. Ainsi en fut-il voici vingt-cinq ans pour Karol Wojtyla, ainsi en sera-t-il " lorsque ce sera nécessaire ", écrit Jean Paul II, ajoutant cette précision définitive : " Après ma mort ".

" Au pays du Mont Moriyya " est le troisième volet de Triptyque romain. Méditation sur Abraham, celui qui entend la Voix et lui obéit, celui qui espère contre toute espérance, celui qui est prêt au sacrifice de son fils, celui qui est au commencement de l’Alliance, celui qui nous invite à marcher avec lui pour partir avec Lui. Abraham, " l’homme de la grande rencontre ", comme Karol Wojtyla l’avait nommé dans un poème écrit voici quarante ans, auquel il n’avait pu rendre hommage à Ur en Chaldée, comme il l’avait souhaité pour le Jubilé de l’an 2000.

Avec ces Méditations de Triptyque romain qui prennent place maintenant dans sa grande œuvre poétique. Jean Paul II s’affirme encore plus comme l’un des poètes polonais marquants de la littérature contemporaine mondiale, aux côtés de ses compatriotes nobélisés, Czeslaw Milosz et Wieslawa Szymborska, héritier aussi du grand poète du XIXème siècle auquel il voue une profonde admiration, Cyprian Kamil Norwid.

Mais la dimension poétique de Karol Wojtyla Jean Paul II revêt un autre aspect, puisque liée à celle d’homme consacré à Dieu. Il avait jadis évoqué cette confrontation dans un article sur L’humanisme de saint Jean de la Croix , expliquant alors comment le mystique espagnol avait puisé dans l’inspiration poétique une force spirituelle mise au service de la rigoureuse logique théologique, de l’expression de la pensée, de la vigueur de la langue. Des remarques qui sans nul doute peuvent s’appliquer à lui-même.

Surtout, il avait eu l’occasion, en 1971, de s’interroger sur le rapport entre vocation sacerdotale et vocation poétique : " Le sacerdoce est un sacrement et une vocation. La création poétique est l’expression d’un talent, mais les talents défendent aussi d’une vocation, du moins au sens subjectif [...]. Une telle interrogation va plus loin que le seul regard sur la création littéraire. Elle est interrogation sur le Créateur. Elle touche à ce qui est le secret de son jardin intérieur. "

Triptyque romain est assurément, comme toute son œuvre poétique et théâtrale, un symbole vivant et fascinant de cette double vocation de Jean Paul II.

Jean Offredo Avant-propos de Jean Offredo, Paris, coédition Cana - Éd. du Cerf, 1998.

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