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30 janvier 2005

Bonheur et vie consacré - Conférence du Père Perrin au Forum de l’Amour le 29 janv.05

http://www.forumdelamour.com/

I. VOCATION

a. Appelé, par qui ? pour quoi ?

de la peur à la paix
l’appel qui descend, le désir qui monte

une rencontre d’amour
...pour une communion de vie
...pour une mission de service
...dans l’Eglise, pour l’homme, pour Dieu

b. Comment répondre ?

le temps du discernement
lire sa vie dans la foi
éveiller la liberté
éprouver et vérifier
protéger et cultiver
les interlocuteurs

le temps de la réponse
mûrir le choix libre
formation-discernement initiaux
l’engagement définitif : risque ou chance ?

II. VIE

a. libre pour aimer

les voies de la liberté : chasteté, pauvreté, obéissance la vie dans l’amour : « vivre, c’est le Christ »

b. possible ou impossible ?

impossible chasteté ? une liberté qui obéit ?

c. les horizons du « bonheur en Dieu »

dès le départ... ...toujours davantage !

BONHEUR ET VIE CONSACRÉE

1. LA VOCATION

a. Appelé, par qui, pour quoi ?

Il arrive parfois que le thème de la vocation à une vie consacrée au Seigneur suscite une certaine peur. Nous avons entendu parler de la vocation de saint Paul retourné par Dieu en un instant sur le chemin de Damas (Ac 9). Nous nous rappelons Simon, que Jésus fixa du regard en lui disant : « Tu es Simon, fils de Jean, désormais tu t’appelleras Pierre » (Jn 1, 42). Et, de même que nous avons cette idée romantique attardée que le coup de foudre est la manifestation habituelle de l’amour, nous pensons également que Dieu intervient de manière verticale, abrupte et soudaine dans la vie des gens pour lui donner une orientation à laquelle ils ne songeaient pas du tout. Il y aurait donc danger à trop s’approcher d’un Dieu qui, un jour ou l’autre, pourrait bien nous demander de tout quitter pour le suivre.

Et c’est vrai que nous sommes tous en danger, en terrible danger. Nous sommes en danger d’être aimés et d’être aimés par l’Amour même, par le Dieu, Père, Fils et Saint-Esprit, qui est une vie éternelle d’échange et de communion dans l’Amour. Un feu nous menace qui veut nous embraser, une flamme de pureté, de bonté, de beauté, qui veut nous saisir et faire de nous des saints, des êtres purs, bons et beaux, tout brûlants du feu de l’Amour, tout livrés à l’Amour dans une joyeuse liberté.
Rien n’est fascinant comme d’être aimé. Mais parfois cela fait peur, car l’amour veut tout et il va falloir se perdre, perdre son indépendance et sa liberté de mouvement, lâcher ce qui est connu pour l’inconnu, quitter une sécurité pour dépendre d’un autre.

Et pourtant, n’est-ce pas ce pour quoi nous sommes faits ? « L’homme, nous redit souvent Jean-Paul II, ne peut pleinement se trouver que par le don désintéressé de lui-même » (citation de Vatican II, Gaudium et Spes, n. 24, qui est un des leitmotive de l’enseignement de JPII). Et saint Augustin disait au Ve siècle : « Tu nous as faits pour toi, Seigneur, et notre cœur est sans repos jusqu’à ce qu’il repose en toi » (Confessions, livre I).

Ce qu’on appelle la « vocation » est donc une rencontre d’amour. Oui, il y a bien l’appel de Dieu qui descend vers moi. Mais il y a aussi le désir qui monte du cœur. Et la vocation ne s’épanouit que dans la rencontre de ces deux dimensions.
L’appel de Dieu peut prendre mille formes. La plus rare est celle que nous imaginons peut-être spontanément : une manifestation directe de Dieu par une vision ou par une voix qui délivrerait un message clair, net et précis. Dieu préfère se glisser dans le tissu de notre existence. Là une rencontre, une lecture, une parole entendue dans un cours ou dans un sermon, un témoignage ou une émission de télévision prennent soudain un poids particulier.

Saint Antoine...
Pour ma part, j’avais 15 ans...
Vocation du père Joseph...
Souvent, la parole ou l’événement qui est perçu comme un appel rencontre un terrain déjà préparé. Parmi les 300 personnes qui étaient dans les noviciats des ordres religieux de France au 1er janvier 2004 - leur moyenne d’âge est de 33 ans -, la moitié disait avoir ressenti un appel dans leur enfance. Il peut y avoir, parfois très tôt, une inclination, un désir de donner toute sa vie à Dieu, de faire comme telle personne dont l’exemple a pu fasciner. Les enfants sont capables d’une rencontre très profonde de Dieu et il en est plus d’un pour qui la première communion ou la profession de foi ont été de véritables expériences mystiques.

Aussi, toute personne consacrée aime à reprendre le beau texte d’Isaïe : « Le Seigneur m’a appelé dès le ventre de ma mère, dès le sein, il a prononcé mon nom » (Is 49, 1). Celui ou celle qui découvre que Dieu l’appelle éprouve surtout un émerveillement et une gratitude. Il sent que, d’une certaine manière, il est « fait pour cela » depuis toujours. Cela ne veut pas dire qu’il n’aime pas de multiples autres aspects de la vie, qu’il n’a jamais rêvé de faire mille autres choses passionnantes. Mais pour lui, quand il est vrai avec lui-même, il doit reconnaître que c’est ce qui correspond le mieux en profondeur à ce qu’il est, à ce qu’elle est.

La rencontre de la vocation est d’autant plus heureuse qu’elle n’est pas du tout vécue par son bénéficiaire sous un mode négatif : renoncer à tout, se sacrifier, souffrir, etc. Il y a, bien sûr, comme dans tout choix, une part de renoncement. Mais la part la plus importante est ce à quoi on adhère. Ici, la splendeur, vraiment inouïe, c’est qu’on n’adhère à personne d’autre qu’à Dieu lui-même. La dimension la plus profonde de la vocation est de créer entre le Christ et un homme ou une femme une communion de vie. Saint Marc nous dit que Jésus « en appela Douze pour être avec lui » (Mc 3, 14). C’est le sens de tous les « Suis-moi » que Jésus fait entendre. Pour lui, on peut tout quitter sans crainte car, avec lui, rien ne manque, tout est donné en abondance. « Celui qui aura quitté maisons, frères, sœurs, père, mère, enfants ou champs, à cause de mon Nom, recevra le centuple et aura en partage la vie éternelle. » (Mt 19, 29). Mais surtout, Jésus lui-même est une richesse qui comble infiniment. Jésus, avec l’amour infini de son Cœur, est le trésor de la vie du prêtre ou du consacré. En ce sens, la vraie grâce de la vocation, est celle d’une relation intime, unique, avec le Christ. C’est un secret d’amour entre lui et moi.

Quand Jésus attire quelqu’un à vivre dans son intimité, il l’envoie en même temps en mission. Il n’y a qu’une manière de vivre avec Jésus, c’est de vivre comme Jésus. Or Jésus est l’envoyé du Père au service du salut de l’homme. Il existe de multiples formes de mission qui accompagnent tous les domaines de la vie de l’homme : le service des plus pauvres, le soin des malades et des personnes âgées, l’éducation des enfants et des jeunes, la recherche intellectuelle, l’annonce de l’évangile à ceux qui ne connaissent pas le Christ, la prière de louange ou d’intercession, le service de la vie de l’Église, l’animation des communautés chrétiennes par la parole et les sacrements, etc. Quelle que soit sa forme, la mission prend la forme d’un service de l’homme afin de le conduire à lui-même et à Dieu. La vocation à suivre Jésus s’épanouit normalement dans une passion pour l’homme, une amitié pour tout ce qui est humain, une soif d’aider tout homme mis sur ma route à rencontrer le Christ en vérité, à s’approcher de Dieu et de son Amour.

Le lieu de la rencontre entre l’homme et Dieu, c’est l’Église. Pour celui qui répond à l’appel de se mettre à la suite du Christ, l’Église est une réalité magnifique. Elle est le beau mystère de ce peuple des baptisés qui sont un seul Corps en Jésus-Christ et qui se nourrissent sans cesse de la vie du Christ dans les sacrements, en particulier dans l’Eucharistie. L’amour de l’Église résulte de la découverte que celle-ci ne se laisse pas ramener à une réalité purement humaine dont la sociologie suffirait à rendre compte. C’est quand l’Église émerge dans son mystère, dans son contenu de vie divine, qu’il devient possible de l’aimer, de se passionner pour sa vie, de s’user jusqu’à l’extrême de ses forces pour son service. Un jour on demandait à un vieux moine : « Que faut-il pour entrer au monastère ? » Il répondit, du tac au tac : « L’enthousiasme et l’écoute de la parole de Dieu ». L’homme ou la femme qui choisit de répondre à l’appel de Dieu ne peut être qu’un enthousiaste, un passionné, quelque chose comme un amoureux. Il est saisi par un amour dont il sent qu’il pourra le conduire toujours plus loin vers Dieu et vers nos frères les hommes dans l’Église. Et pour que cet enthousiasme ne soit pas la folie d’un jour ou la lubie d’un matin, il écoute la parole de Dieu, il discerne et il se fait disciple.

b. Comment répondre ?

Nous connaissons tous l’histoire du jeune homme riche. « Jésus fixa sur lui son regard et il l’aima. Il lui dit alors : ’Une seule chose te manque, va, vends ce que tu as, donne-le aux pauvres et tu auras un trésor dans les cieux, puis viens, suis-moi’. Mais lui, à ces mots, s’assombrit et il s’en alla tout triste, car il avait de grands biens. » (Mc 10, 17-22).
Répondre à un appel est toujours une affaire de liberté. Jésus laisse libre. Il offre son amour, mais il ne contraint personne à lui répondre Oui. Mieux encore : il montre le chemin de la liberté. C’est en nous libérant de ce qui nous entrave et nous attache que nous pouvons grandir en liberté afin de répondre un Oui pleinement libre à son appel.

Le temps du discernement

Le but du discernement est double. Il s’agit, d’une part, de vérifier l’authenticité de l’appel et, d’autre part, de faire mûrir une réponse libre.
L’acteur principal de cette étape indispensable est, cela va de soi, celle ou celui qui se pose la question de la vocation, qui se sent d’une manière ou d’une autre appelé(e). Mais il est rarement seul dans cette démarche. Au minimum, il va dialoguer avec le responsable des vocations du diocèse ou de l’institut religieux avec lequel il s’est mis en contact. Le plus souvent, on lui conseillera de demander l’aide d’un accompagnateur spirituel - il peut être homme ou femme, prêtre, religieux ou laïc - avec qui il pourra régulièrement s’entretenir de l’orientation qu’il veut donner à sa vie.

Il va donc falloir du temps, pour le moins quelques mois, habituellement quelques années. Les novices interrogés en 2003 avaient mûri leur projet d’entrer dans un ordre religieux pendant une durée moyenne de 6 ans. C’est sans doute une durée large, entre la reconnaissance de l’appel et la décision de franchir le pas.
Un de mes amis, baptisé non pratiquant, venu me voir quand j’étais jeune moine, fut fasciné par la vie monastique. Il lut la Règle de saint Benoît qui l’enthousiasma au point qu’à la fin du séjour il me déclara avec une certaine émotion qu’il songeait sérieusement à devenir moine. Je lui répondis alors deux choses : « D’abord, sois en paix : si cet appel vient vraiment de Dieu, Dieu te le fera sentir avec une force suffisante pour que tu ne te trompes pas. Ensuite, commence par vivre en chrétien : va à la messe, prie chez toi, intéresse-toi à la vie de ta paroisse, essaie de faire quelque chose pour mieux connaître ta foi, et aussi essaie de faire quelque chose pour les autres. » Il a si bien suivi ces deux conseils que, quelques années plus tard, il s’est marié.

La paix du cœur et l’essai sincère de vivre ma vie de chrétien là où je suis, voilà un contexte favorable au discernement de l’appel de Dieu. Une trop grande angoisse, une peur, ou le sentiment d’un devoir à accomplir sont souvent le signe que l’on a un grand désir de bien faire, mais que l’on est pas appelé. L’impossibilité de s’ancrer dans les pratiques fondamentales de la vie chrétienne, aussi bien morales que sacramentelles ou spirituelles, est un autre critère négatif. La vocation est sans doute un beau désir, une velléité, mais ne pourra jamais se traduire dans un engagement concret.

Le temps qui dure est l’école de la foi. Il s’agit de vivre non pas sous le choc d’une émotion religieuse, si authentique soit-elle, mais dans une histoire où alternent des rencontres décisives avec Dieu et un quotidien vécu dans la fidélité. C’est toujours aujourd’hui, maintenant que je réponds à ma vocation. Si je veux être prêtre, moine ou missionnaire demain, c’est aujourd’hui que je dis Oui au Christ. D’une manière très belle, Dieu tisse notre histoire de tous les Oui de notre liberté. La vocation, ce n’est pas une histoire téléguidée ou préprogrammée. C’est une histoire qui se vit, de manière très simple, très ordinaire, au rythme des choix que je pose. Dans les circonstances même de ma vie, Dieu propose des rencontres, met des signes, des paroles d’invitation sur ma route. Mais il me laisse toujours libre et c’est bien moi qui me mets à genoux pour prier, c’est bien moi qui vais me confesser, c’est bien moi qui accepte tel engagement chrétien, c’est bien moi qui refuse une invitation au ski pour aller faire une retraite, c’est toujours moi. Dieu propose, il se propose : je consens et chaque étape me mène à plus de clarté.

Il y a ainsi une manière de cultiver notre vocation, de la protéger, en quelque sorte. Certains choix, même de choses très bonnes en soi (pour ne rien dire des expériences qu’il ne faut jamais faire), sont incompatibles avec elle ou la mettent en péril. Je ne peux pas faire tout et n’importe quoi. Dieu me laisse libre, mais, avec amour, il compte sur moi, il compte sur ma responsabilité, il me fait confiance. À moi de ne pas exposer ma vocation à des alternatives qui la mettent en péril : repartir pour un nouveau cycle d’études, prendre des engagements professionnels lourds, s’éloigner d’un milieu qui soutient ma vie chrétienne, ce sont des choix graves qui cachent peut-être une peur de se donner à Dieu ou un refus que je ne veux pas m’avouer.

La personne qui m’accompagne sera le témoin de la capacité ou non de ma liberté à se mettre sur le chemin de la réponse au Christ. Elle pourra aussi m’aider à discerner l’importante question des aptitudes et de l’orientation. Si j’aime la ville, les nombreuses relations et les activités toujours nouvelles, suis-je bien appelé à m’établir dans la vie campagnarde d’un monastère ? Si je suis tout le temps en prière et en lectures spirituelles, est-il raisonnable de m’orienter vers le séminaire diocésain ? Si j’ai une santé fragile, tel ou tel handicap ou blessure psychologique, cette vie que je trouve si attirante ne risque-t-elle pas de me renvoyer très vite à mes limites ? Si je suis un indépendant ou un grand solitaire, ai-je raison de penser à la vie communautaire ? C’est aussi avec l’accompagnateur que pourra se préciser l’orientation. Il pourra conseiller d’aller ici plutôt que là, même si c’est un domaine où il faut toujours compter avec l’humour du Seigneur (les 10 monastères de François, qui rentre dans le onzième ; Kergonan d’abord exclus puis accepté).

Une vocation authentique reçoit toujours des formes de confirmation de la part de personnes qui nous connaissent profondément et qui peuvent nous dire : « Oui, tu es bien toi-même dans ce désir, et cela correspond bien à tes dons ».

Le temps de la réponse

Un jour, on finit par se décider : « J’y vais ». On rejoint alors un noviciat ou un séminaire où le discernement va continuer en même temps que la formation commence.

En moyenne générale, la moitié seulement de ceux qui commencent vont jusqu’à un engagement définitif. Est-ce à dire que les autres se seraient trompés ? Sauf le cas de ceux qui seraient rentrés à la légère ou dont on aurait bousculé les étapes de discernement, on peut dire que ceux qui ne restent pas doivent pouvoir considérer le temps qu’ils ont passé dans une maison de formation comme un temps positif. On n’entre pas par hasard ou par erreur dans un noviciat ou un séminaire. Cela correspond à quelque chose de vrai et de profond en soi, mais dont on ne sait pas toujours avant d’avoir fait l’expérience sous quelle forme il trouvera place dans notre vie. Bien sûr, c’est un investissement personnel énorme de rejoindre un lieu de formation et, souvent, le fait de comprendre qu’on doit le quitter, pourra être vécu comme une déception (même si c’est habituellement en même temps un soulagement).

Les cas les plus difficiles sont ceux des personnes à qui l’institut pense devoir demander d’arrêter, souvent parce que telles limites ou un défaut d’aptitudes sont apparues, sans que parfois la personne concernée s’en rende compte clairement. Il peut rester une profonde nostalgie, ou une incompréhension douloureuse. Comme les candidats, les instituts ne sont pas à l’abri des erreurs de discernement : d’où l’importance de l’expérience et de la formation des formateurs.

C’est au contact de la communauté de formation que l’on se prépare aux diverses étapes de l’engagement. Pour les consacrés, il y a un premier engagement (habituellement des vœux temporaires), puis un engagement définitif. Pour les séminaristes, diverses étapes préparent à accueillir le choix de l’Église qui appelle aux ordres du diaconat puis du presbytérat. Tout ce processus prend entre cinq et sept ans, en moyenne.

Est-ce possible, est-ce raisonnable de s’engager pour toujours ? Comment garantir ma fidélité dans cinq ans ou dans cinquante ? Il faut le redire : l’engagement est un acte de liberté et la fidélité est une merveilleuse possibilité du cœur humain. L’acte le plus haut de la liberté, c’est le don total de soi. Les années de formation ont permis de bien connaître ce à quoi on s’engage et les réseaux humains dans lesquels on s’insère (diocèse ou famille religieuse). La décision est donc soigneusement pesée, raisonnable, appuyée par le jugement des formateurs. Cependant, il faut le dire honnêtement : il reste encore beaucoup d’inconnues, ne serait-ce que parce que nul ne peut prévoir l’évolution de l’Église. C’est que l’engagement repose principalement sur la foi, plus que sur de fragiles certitudes humaines. Le long temps du noviciat ou du séminaire est l’équivalent d’un temps de fiançailles où l’on apprend à connaître le Christ et à vivre en lui faisant confiance. Le secret d’un engagement définitif dans une vie qui comporte des renoncements à des biens importants - on en reparlera tout à l’heure - c’est une entière confiance d’amour envers le Christ. Dans ce diocèse, dans cette communauté, c’est à toi que je me donne, c’est à toi que je fais entièrement confiance et grande est ma joie de me donner entièrement, sans retour, « parce que je t’aime, parce que ce m’est un besoin d’amour de me donner sans mesure, avec une infinie confiance » (Prière du Père de Foucauld).

Et la fidélité ? Disons seulement qu’elle se vit au quotidien, dans une série de choix pour lesquels l’engagement définitif a rendu libres. Au lieu de marcher un peu sur un chemin, tout en me gardant au cas où il m’apparaîtrait plus intéressant de marcher sur un autre, j’ai choisi un chemin qu’un engagement d’Église a ratifié : sans regarder en arrière, je vais droit vers le but, je cours léger, libre, passionné de Dieu, tout livré à sa « conduite », déconcertante parfois, mais toujours, toujours, orientée vers la Vie en plénitude.

2. LA VIE

Que se passe-t-il dans une vie consacrée à Dieu ? Quels en sont les enjeux, les difficultés, les horizons ?

a. Libre pour aimer

L’engagement est le point d’arrivée du chemin de la vocation, mais il est surtout un point de départ. La vie du prêtre et de la personne consacrée s’enracine dans une consécration spéciale au Christ pour le service de l’Église. Comprenons qu’il s’agit désormais d’une vie d’alliance, d’amitié, de noces avec le Christ. Il s’agit de vivre pour lui, mais plus encore de vivre avec lui, d’agir et d’exister par lui et en lui. Le chemin passe par ce qu’on appelle les « conseils évangéliques de chasteté, pauvreté et obéissance » (soit qu’ils soient directement professés dans des voeux, soit qu’ils inspirent de manière décisive la manière de vivre). On peut les présenter comme trois moyens privilégiés de croissance en liberté.

Il s’agit en effet de faire sienne la forme de vie du Christ lui-même. Il a vécu pauvre, tant dans vie cachée à Nazareth qu’au cours de sa vie publique, il ne s’est pas marié et il a placé sa vie et sa mort sous le signe de l’obéissance à la volonté du Père. C’est en Jésus, longuement contemplé dans la prière et l’écoute de la Parole, puis fidèlement imité, que prennent tout leurs sens les exigences à certains égards redoutables de la vie selon les conseils évangéliques. En essayant de vivre comme Jésus, je m’efforce de rejoindre le lieu que Jésus a définitivement habité de toute sa richesse, de tout son amour, de toute sa liberté. J’accepte de laisser tomber, d’abandonner, de perdre, mais c’est pour adhérer dans la foi à la présence nuptiale du Christ capable de combler un cœur et de remplir une vie au delà de toute mesure. La vie toute donnée à Dieu ne se comprend pas sans un excès d’amour, sans une « folie du coeur ». Car la vie de Jésus a une forme paradoxale : c’est une vie qui inclut en elle une mort-qui-donne-la-vie. Elle marche vers la Croix dans la force de la Résurrection. Vivre avec, dans, pour le Ressuscité, c’est entrer en communion de sa vie plus forte que la mort, de son amour plus fort que la haine, de sa faiblesse plus forte que les forces du mal, de sa lumière que les ténèbres ne peuvent atteindre.

Au fond, il s’agit de se libérer sans cesse afin de pouvoir aimer de l’Amour dont Dieu aime. Que ce soit dans le combat silencieux de la vie contemplative dans le secret d’un cloître ou au plus près des hommes dans leur vie concrète, leurs joies et leurs peines, leurs besoins de lumière et d’amour, de pain et de considération, c’est toujours le Christ qui est la clé, le pôle de l’unité de la vie. « Pour moi, disait saint Paul, vivre c’est le Christ » (Philippiens 1, 21) : le prêtre, la personne consacrée n’ont pas d’autre chose à dire.

b. Possible ou impossible ?

Mais tout cela est-il possible ? Est-ce surhumain et réservé à une élite ? Est-ce inhumain et radicalement contraire à l’épanouissement de l’homme dans toutes les dimensions de son être ? Ou bien encore est-ce humain en vérité, mais alors comment ?

Impossible chasteté ?

La question de Rachid...
Rachid pose la question que beaucoup se posent, tant l’épanouissement sexuel fait partie de l’image commune du bonheur. À cette question, trois éléments de réponse :

1. je donne mon corps à qui j’ai donné mon cœur

C’est une des clés de la morale chrétienne dans le domaine de la sexualité. La sexualité est plus que la génitalité, le simple exercice des fonctions sexuelles. Elle est l’orientation de la personne humaine vers l’autre pour donner la vie. Le corps de l’autre ne se prend pas pour en jouir, il se reçoit pour aimer. Je ne livre pas mon corps au plaisir, je le donne à l’autre comme l’expression du don de mon cœur. Par amour pour le Christ, certains, hommes et femmes, sont appelés à renoncer à un amour humain exclusif et à son expression physique. Le corps, dira saint Paul, est « pour le Seigneur » (1 Corinthiens 6, 13).

2. une virtualité évangélique de l’humain

L’évangile y insiste : il faut un appel et un don pour vivre la chasteté consacrée. Cela veut dire que cela repose sur la force de Dieu, sur la grâce du Saint-Esprit. C’est Lui qui donne, jour après jour, d’entrer dans la joie du don total. Du coup la personne qui vit ainsi le célibat consacré, la chasteté parfaite, la virginité, devient un signe de deux réalités proprement évangéliques : a. la force et le réalisme de l’amour de Jésus qui peut combler le cœur d’une femme ou d’un homme dès ici-bas ; b. l’anticipation de la vie éternelle où toutes les forces de l’humanité sont assumées par le dynamisme de la résurrection.

3. assumer le manque et vivre une qualité d’amour Il s’agit donc beaucoup moins d’un renoncement que de la condition d’une adhésion totale. Bien sûr, on fait l’expérience du manque. Celle-ci est nécessaire pour que les forces de la sexualité soient vues en face. Car il ne s’agit nullement de les nier, de vivre « comme un ange », mais de les assumer et de les mettre au service de la donation du cœur à Dieu et aux hommes. La chasteté, même vécue parfois très humblement, avec bien des combats et des tentations, crée peu à peu dans le cœur une certaine qualité d’amour. Si elle est bien vécue, elle ne repliera pas dans l’amertume ou la sécheresse, mais elle ouvrira à une gratuité de l’amour qui pourra aller toujours plus loin vers Dieu et vers les frères.

Une liberté qui obéit ?

Depuis la Révolution Française, qui a interdit les voeux de religion comme immoraux, la liberté et l’indépendance de la personne semblent des qualités fondamentales qui semblent totalement incompatibles avec l’obéissance religieuse. Il n’est pas digne de l’homme de dépendre d’un autre homme dans toutes ses décisions et ses choix. Il peut certes exister une certaine soumission à des supérieurs hiérarchiques dans le domaine de leur compétence et de leur autorité. Mais nul homme ne peut prétendre exercer sur un autre une autorité universelle. Cette objection est un des plus beaux fruits de 2000 ans de christianisme. Je la signe des deux mains. Et, en même temps, je signe sans hésiter ma promesse d’obéissance. Car, comme le dit par exemple saint Benoît, « l’obéissance qu’on rend aux supérieurs se rapporte à Dieu » (Règle des moines, chapitre 5, 15). Or il est parfaitement sage de se soumettre à Dieu.

Mais, dira-t-on peut-être, il nous a créés libres, ce n’est pas pour que nous soyons entre ses mains comme des marionnettes ! - Regardez les saints et contemplez la liberté des enfants de Dieu. Elle ne consiste pas à « faire ce que je veux », mais plutôt à « vouloir ce que je fais », à recevoir ce qu’il m’est donné de faire dans une joyeuse gratitude. Comme un orgue donne tout le meilleur sous les doigts d’un grand artiste, ma liberté atteint ses sommets quand Dieu la conduit, la suscite, la libère pleinement. Dieu est le grand serviteur de la liberté de l’homme.

Eh bien, l’obéissance est un chemin de liberté : si cet homme est mon supérieur religieux et s’il agit dans le cadre normal de ses attributions (et, bien sûr, si ce qu’il m’ordonne n’est pas un péché), je suis absolument certain de faire la volonté de Dieu. Cela me permet de donner tout mon amour, d’engager tout mon être à faire ce qu’il me demande, que la chose soit grande ou petite, agréable ou moins agréable. Parce que, ce qui compte pour moi, ce n’est pas tant de faire ceci ou cela, d’aller ailleurs ou de rester ici, mais de demeurer dans l’amour, au plus près de ce que Dieu me donne pour aujourd’hui. Comme la chasteté libère de la possessivité, l’obéissance libère de l’orgueil. Il faudrait dire un mot de la pauvreté qui nous évite de confondre avoir et être, de mettre notre sécurité, voire notre identité dans ce que nous possédons. Vécus dans la foi, les conseils évangéliques ne sont pas inhumains. Ils ne sont pas non plus surhumains, car ils s’appuient sur le don de Dieu. Ils mettent en chemin vers une très authentique humanité, un des visages de l’homme et de la femme selon l’Évangile.

c. Les horizons du « bonheur en Dieu »

La rose et les épines...
Est-il vrai qu’il n’y a que des épines au départ d’une vie donnée à Dieu ? Ou bien, posons encore autrement la question : se donner à Dieu, n’est-ce pas aller au devant de la Croix, c’est-à-dire de la souffrance ? Est-ce que ce n’est pas finalement un peu « maso » de se priver de tant de choses excellentes créées par Dieu ?

L’image qui est derrière ces questions est celle d’un Dieu qui prend plus ou moins plaisir à voir l’homme souffrir et qui ne lui donne son bonheur qu’au prix fort. Si telle est la réalité, on comprend que la vocation fasse peur. À tout cela on peut répondre :

1. Il est vrai qu’on ne suit pas le Seigneur qui appelle sans opérer des choix radicaux. Dès le départ, on assume un certain nombre de renoncements. On accepte un style de vie relativement austère. En même temps, on se met en route pour un chemin qui comporte une formation plutôt longue en général et une grande part d’inconnu : quel séminariste d’aujourd’hui peut se représenter la manière dont il exercera le sacerdoce dans dix ou vingt ans ? Il y a donc une présence de la Croix et, dans une certaine mesure, un choix de la Croix à la suite du Christ, comme chemin de vie.

2. Mais il existe aussi des dimensions propres à une vie toute donnée à Dieu. Le prêtre, la religieuse, le missionnaire, la moniale, l’ermite ou le prêtre-ouvrier connaissent des joies qu’ils n’échangeraient pour rien au monde. Et cela est vrai dès le séminaire ou le noviciat. Bien sûr, il y a le centuple : la confiance qui nous est faite, les moyens mis à notre disposition pour nous former, la fraternité dans la foi partagée, et mille autres délicatesses du Seigneur, jusque dans des petits détails. Mais surtout il y a la joie de Dieu : parce que Dieu est Dieu, il est possible à un cœur d’homme d’être heureux de Dieu dès maintenant. Saint Benoît le dit au candidat à la vie monastique : « Garde-toi de fuir le chemin du salut. Son entrée est toujours étroite. Mais à mesure que l’on progresse dans la bonne vie et dans la foi, le cœur se dilate et on se met à courir la voie de Dieu avec une ineffable douceur d’amour » (Prologue de la Règle, v. 48-49). La vie toute donnée à Dieu, sur le chemin de la Croix, source des hautes joies de l’Amour : c’est le secret de notre bonheur.

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