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10 février 2006

Speed relation ou amitiés durables ?
Café philo du vendredi 10 février 2006 au Père Tranquille

Intervenant : Christophe HAMMOND, Etudiant en philosophie

Il est difficile de parler de l’amitié car il s’agit d’une notion qui n’est pas toujours claire et bien définie. Si l’amitié est difficile à définir, n’est-ce pas parce qu’elle a quelque chose d’indicible ? Montaigne, dans ses « Essais » disait, à propos de sa grande amitié avec La Boétie :

"ce que nous appelons ordinairement amis et amitiés, ce ne sont qu’accointances et familiarités nouées par quelque occasion ou commodité, par le moyen de laquelle nos âmes s’entretiennent. En l’amitié de quoi je parle, elles se mêlent et confondent l’une l’autre, d’un mélange si universel qu’elles effacent et ne retrouvent plus la couture qui les a jointes. Si on me presse de dire pourquoi je l’aimais, je sais que cela ne se peut exprimer qu’en répondant parce que c’était lui, parce que c’était moi",

Un peu plus loin :

"Depuis le jour que je le perdis, [...] je ne fais que trainer languissant, et les plaisirs mêmes qui s’offrent à moi, au lieu de me consoler, me redoublent le regret de sa perte. Nous étions à moitié de tout ; il me semble que je lui dérobe sa part [...] J’étais déjà si fait et accoutumé à être deuxième partout qu’il me semble n’être plus qu’à demi."

Montaigne empreinte ici pour décrire l’amitié un discours qui siège habituellement à l’amour. Il insiste sur la singularité de la relation amicale, mais cette connaturalité entre les amis, cette rencontre indicible suffit-elle à définir ce qu’est l’amitié. Chez Montaigne l’amitié n’est pas finalisée, elle reste dans la subjectivité et la fusion des volontés.

 La rencontre

L’amitié demande avant toute chose une rencontre. Une phrase prophétique de René Char révèle une crainte que la rencontre soit aujourd’hui dénaturée "le monde contemporain nous a déjà retiré le dialogue, la liberté et l’espérance, les jeux et le bonheur. Il s’apprête à descendre au centre de notre vie pour éteindre le dernier foyer celui de la rencontre... nos atouts sont perpétuels comme l’orage et comme le baiser, comme les fontaines et les blessures qu’on y lave". Nous voyons avec Char que la rencontre est la condition de tous ses gestes et valeurs qui font le bonheur. Elle est par conséquent essentielle dans le déroulement de la relation puisque premier principe.

Or, on constate aujourd’hui un grand intérêt pour les sites de rencontre en ligne. La perspective proposée par ce genre de sites est de faire se rencontrer des gens d’affinité commune, dans l’espoir que naîtra plus facilement de l’amitié ou de l’amour. En cela, ils ont une vision nietzschéenne de la relation, pensant qu’elle est principalement la poursuite d’intérêts communs. On y défini soi-même les conditions de l’amitié avec l’autre. Le risque réside dans le fait de prédéfinir les conditions de ma rencontre et sous un mode qui ne m’appartient qu’en apparence puisque déjà conditionné par le site (critère esthétique, sociaux, religieux).

Ce genre de site n’est pas du tout mauvais en soi mais peut le devenir s’il nous fait perdre de vue que la rencontre n’est pas à elle- même sa propre fin, c’est à dire que la construction d’une amitié durable ne repose pas uniquement sur l’adéquation des qualités des deux amis. De plus, cette démarche de rencontre organisée peut avoir comme effet implicite de réduire l’effort de tolérance et de respect qu’exige la découverte de l’autre lorsqu’on dépasse le simple mode de la présentation (au sens lorsque je rencontre quelqu’un je me positionne souvent comme si je passais un entretien).L’amitié ne nie pas la singularité de l’ami en tant qu’il possède telles ou telles qualités mais exige de dépasser cette singularité circonstancielle (car les qualités et engagements de mon ami évoluent) vers une singularité de la personne.

 L’amitié d’utilité

Pour Nietzsche, le véritable ami est celui qui est l’ennemi de mon ennemi. Il est un allié. Dans cette vision, on peut se reposer sur lui, tant qu’il est dans ces dispositions. Mais s’il change de dispositions, l’amitié s’en va. On voit que l’amitié est définie par rapport à un objet extérieur à la personne. Il s’agit d’une amitié d’utilité.

Pour nous, un ami semble plus qu’un simple allié. Lorsque l’ami est vu comme plus qu’une simple défense contre une agression venant de l’extérieur, il y a une ouverture à l’altérité à travers un partage de l’intimité et de l’intériorité. Ce que je confie à mon ami est plus que ma relation au monde, c’est aussi ma relation spécifique à lui.

Plus encore l’ami défi mon extériorité (au sens où je ne m’engage jamais intimement dans la relation) en me forçant à ne pas être dans un rapport de commodité. On peut dire que, à la différence du mariage, l’amitié n’est pas un contrat. Elle est même une liberté de contrat s’il l’on entend par là une responsabilité qui nous engage au-delà de nous-mêmes (par exemple lorsque l’on a des enfants). L’amitié exige bien un contrat de confiance mais celui-ci n’est pas une relation de justice car l’amitié dépasse la notion d’égalité.

 L’amitié comme recherche du Bien

L’amitié qui prend comme dominante l’égalité et l’équivalence des amis est celle définie par Platon. Dans le dialogue du Lysis, puis dans Les lois, livre VIII, Platon évoque l’amitié en l’assimilant à l’Eros. Elle correspond au désir du Bien en soi et à sa recherche. Elle est donc une forme de rapport à la vérité.

Dans sa vision, l’amitié correspond à une recherche du Beau, du Vrai et du Bien. On finit par aimer l’ami parce qu’il incarne une certaine idée de ces transcendantaux. Il est voie d’accès au désir de connaître et d’intelligibiliser que nous avons en nous. Pour Platon, l’ami nous renvoie l’idée du Bien, car lui-même le veut aussi. Il faut préciser que Platon ne pose pas l’idée du Bien en soi pour lui-même. Il dit que le désir naît de la pauvreté et de la richesse, et qu’il en est de même pour l’amitié.

Mais en restant dans cette modalité du désir, peut-on finir par reconnaitre l’ami pour lui-même ? Le risque est bien l’assimilation, c’est à dire d’en rester à une admiration de soi par l’intermédiaire de la relation d’amitié que me porte celui que j’admire (on retrouvera cette idée de l’amitié chez Freud qui ne voit en elle qu’une assimilation narcissique nécessaire à la construction de l’amour de soi). Cette dernière transforme en quelque sorte l’autre en un objet pour soi. On constate d’ailleurs souvent qu’elle cherchera à le figer dans telle ou telle manière d’être, ou dans des souvenirs communs, mais ne reconnaîtra pas complètement son autonomie.

 L’amitié « de vertu »

Aristote va tenter de développer cette question de l’autonomie pour décrire ce qu’est une amitié dans la vertu (au sens antique, c’est à dire une capacité d’être en acte par une mise en pratique dans un vécu). Dans l’éthique à Nicomaque, livres VIII et IX, il distingue trois types d’amitié : l’amitié d’utilité, l’amitié d’agrément, et l’amitié de vertu. La première ne voit dans l’ami que celui qui peut me rendre service, la seconde trouve dans l’amitié une source de plaisir, et la troisième est celle qui fonde une relation durable, avec une ouverture à l’autre.

Il faut préciser que lorsqu’il parle des trois catégories d’amitié, il ne les discrimine pas et les assume comme nécessaire, mais il les hiérarchise. En pratiquant l’amitié de vertu, on actualise ce qui était en puissance dans l’amitié d’utilité et dans l’amitié de plaisir. L’amitié de vertu a pour fin l’autonomie de chaque ami précisément dans l’ouverture à une relation qui ne soit plus dépendante de relations utilitaires ou d’agrément.

Ce qui différencie, en définitive, Aristote de Platon est que la vertu implique toujours l’épreuve de la réalité et de la résistance du réel face à la mise en acte de mon souhait d’aimer l’ami, que ce soit en raison de mes incapacités à aimer ou des changements de l’ami. La différence semble ténue du point de vue théorique mais elle est essentielle du point de vue du développement concret des amis, Platon nous dit qu’il faut s’aimer soi-même pour aimer les autres, Aristote renverse le rapport et nous dit qu’on ne s’aime bien soi-même qu’à condition de bien aimer les autres.

Pour finir, trois questions, auxquelles cette introduction a partiellement répondu, qu’on peut se poser lorsqu’on parle de l’amitié :

-  Peut-on avoir plusieurs amis ? Sera-t-on toujours disponible pour une relation de qualité si on multiplie les amitiés ? Celle-ci nécessite-t-elle d’y consacrer du temps ?

-  L’amitié est-elle une identification à l’autre, ou une ouverture à son altérité ?

-  L’amitié conduit-elle à une utilité de l’autre pour moi, ou à son autonomie ?

Compte-rendu : Damien CALLENS

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