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Réflexions suite à la projection de "The Passion" de Mel Gibson

PAR L’ABBÉ GABRIEL GRIMAUD.(*)


La projection du film de Mel Gibson terminée, très rapidement chacun s’en est allé dans un mélange de sentiments confus et interrogatifs. Trop de sang, de violence et de réalisme pour les uns ; une réelle relation de l’exactitude des événements, que renforce le texte en araméen et en latin, pour les autres. Et pour tous, cette impression étrange de n’avoir pas saisi le Christ vraiment ... et heureusement !

Tout au long de cette projection, deux phrases me revenaient sans cesse à l’esprit. Elles font partie du trésor de grâce de l’Eglise, dans la relation du Sauveur avec les saints. La première est adressée à sainte Angèle de Foligno : "Ce n’est pas pour rire que je t’ai aimée". L’autre à sainte Rita de Cascia : "J’ai versé pour toi telle goutte de mon sang". Nous sommes tellement habitués à nos croix d’or et d’argent, à nos crucifix cirés et bien ripolinés que nous finirions par oublier la réalité de la souffrance du Rédempteur. Le film nous remet sous les yeux une réalité telle qu’elle a dû, effectivement, se dérouler. Tant de violence, de haine et de souffrances. Il faudrait relire le chant du Serviteur Souffrant en Isaïe (52/13-53/12) pour se rendre compte de l’authenticité d’un tel déchaînement. N’oublions pas que les premiers chrétiens ont mis plus de trois siècles pour représenter la croix. Le signe était trop horrible et la réalité affreuse dans son expression et son histoire : en ce sens, le film retransmet l’exactitude d’un épisode, hélas, réel et historique.

Mais nous sommes dans un scénario et dans une production cinématographique à grande échelle. Trop de réalisme n’engendre pas forcément la compréhension spirituelle du message évangélique. Ce qui est certain, c’est que ce film sur le Christ n’a rien à voir avec d’autres métrages qui parlent de ses tentations ou autres déviances, n’ayant pour but que de créer la confusion et de dénigrer la personne du Seigneur. Or, rien de tel ici. La figure de Jésus n’est en rien critiquée ni salie. Et nous devons savoir gré à l’auteur d’avoir montré une figure de Jésus lavée de tout soupçon et de toute dérision.

Nous pourrions dire que ce film manque de discrétion (comme d’ailleurs pouvaient être toutes les représentions des Mystères sur les parvis des cathédrales au Moyen-Age, ou les processions de la Passion dans les pays hispaniques encore aujourd’hui). L’emploi, et parfois l’abus, d’images saisissantes peuvent impressionner, mais risquent, comme toujours, de détourner le regard de foi et d’intériorité qui, seul, nous permet l’approche véritable du Sauveur. Certes, nous ne sommes pas en liturgie. La sobriété des rites liturgiques dépassera toujours les expressions artistiques quelles qu’elles soient. Et la beauté intérieure de la Messe, la concision des oraisons et des prières introduira toujours le chrétien dans la compréhension mystique du Salut, mieux que toute autre représentation humaine. Mais, la "Querelle des Images" au VIII° siècle, la réaction protestante face à la statuaire, et tant d’autres réactions, n’ont-elles pas été, au cours des siècles, l’expression d’une foi qui ne se satisfera jamais de sa représentation matérielle ? L’Eglise Catholique, quant à elle, s’en est toujours accommodé.

Très peu de dialogues dans ce film en dehors des Evangiles. C’est ce qui fait son originalité et sans doute sa force. En ce sens, aucune erreur doctrinale ne se glisse au détour des événements. Son exactitude est tirée des Ecritures et de la Tradition.

Certains passages ne rajoutent rien et peuvent même gêner par leur indiscrétion ou leur exagération. Les premières images du film sur Gethsémani sont empreintes d’un tragique et d’une agitation qui ne ressemblent que de loin à l’agonie de Jésus maîtrisant, jusqu’en sa déréliction, ses sens, ses humeurs et ses sentiments. La figure de Satan elle-même, trop suggestive (et sans doute nécessaire à un public américain friand de cela) n’apporte pas la subtilité avec laquelle le démon a été agissant dans cette tragédie.

Belles images de Pilate, de sa femme, du cœur transpercé, de la compassion de Marie, de la fermeture de cœur des prêtres et de leur roublardise dans ce procès inique. Tout comme est bien exprimée la versatilité des foules et la férocité de ces forces romaines issues de la barbarie, dont les jeux du cirque eux-mêmes ont tellement révulsés les premiers chrétiens qui découvraient les valeurs évangéliques de charité et de pardon. N’est-ce pas également l’illustration de ce que l’universitaire René Girard (vivant d’ailleurs en Amérique) a si bien décrit dans son ouvrage au titre suggestif : "Le Bouc Emissaire" ?

L’évocation discrète de la Résurrection en fin de film sera-t-elle assez évocatrice pour des mentalités qui ne baignent plus dans le climat chrétien ? N’oublions pas ces sondages qui affirment que plus de 60 % des baptisés, ne croient pas à la résurrection ou ne l’acceptent pas... On peut penser évidemment à ces milliers de jeunes pour lesquels le fait religieux chrétien n’est atteint qu’en sa surface au gré des scandales, d’une laïcité mal comprise, d’une indifférence absolue.

Ce film pourrait connaître en Europe les mouvements de cabales entrepris aux USA déjà. Juifs et romains ont leur part de responsabilité dans cette condamnation du Juste. Mais la seule bonne et vraie réponse que l’on peut apporter à cette fausse critique d’une condamnation qui ne serait due qu’à eux seuls, sera toujours de rappeler ces mots du Prophète " C’est à cause de nos fautes qu’il a été transpercé. C’est par nos péchés qu’il a été broyé. C’était nos souffrances qu’il portait, nos douleurs dont il était chargé" . Antisémitisme ? Assurément non. Critique du pouvoir exorbitant d’un système religieux et politique qui craint pour lui-même et qui n’accepte aucune remise en cause ? Assurément oui. Mais ce n’est pas contraire à l’Evangile et aux paroles du Seigneur... La persécution des chrétiens jusqu’en notre siècle -et depuis 20 siècles- démontre d’ailleurs clairement que juifs et romains ne sont pas seuls persécuteurs de la foi chrétienne. Issus de toutes les civilisations et de toutes les cultures, les persécuteurs s’attaquent au Maître comme à ses disciples, dans une logique implacable et incompréhensible. "L’Amour n’est pas aimé". C’est étrange et pourtant universellement-là ! C’est là l’œuvre véritable du démon depuis les origines...

Journalistes en mal d’articles et de sensationnel, malveillants pour tout ce qui touche à la foi et aux racines chrétiennes de l’Europe et du monde, esprits parfois faussés sur des idées chrétiennes déformées et gauchies, se déchaîneront peut-être pour ridiculiser ou démolir. L’Eglise ne s’en affolera pas. Les décors de Cinecittà et de Hollywood seuls en seront pulvérisés, mais ils ont déjà été démontés mille fois ! "Pas un iota" de l’Ecriture ne sombrera dans cette critique à venir, trop facile pour être fondamentale ! D’autre part, n’hésitons pas à dire que certaines innovations ou inventions liturgiques (en particulier au cours de la Semaine Sainte) déforment dangereusement le sens du Sacrifice de la Croix renouvelé en chaque Messe et détruisent chez les chrétiens celui de la Passion du Seigneur ; ce que ne fait pas ce film.

Que conclure ? Sinon que ce film ne sera pas, sans aucun doute, le dernier qui sera tourné sur Jésus. Il n’en reste qu’une page artistique (aux critiques d’en faire l’évaluation à ce niveau) et ne remplacera jamais l’approche intérieure, spirituelle et mystique qui, seule, nous fera comprendre le dessein de Dieu. La prière et les sacrements ont cette mission. Elle est confiée à l’Eglise et à elle seule. Les Apôtres en sont les garants. Ne demandons pas à l’art d’être autre chose que ce qu’il est : une approche à tâtons du mystère de la Rédemption. Même le Suaire de Turin, malgré sa sobriété et sa pâleur, ne sera jamais l’expression la plus vraie de la foi.

Mérite d’un producteur chrétien. Audace d’un distributeur. Eternelle question de l’Homme qui se confronte à Jésus. Nullement traité de Théologie ou de Mystique. Chacun, en son âme, aura à parcourir le chemin de la Foi, à décider de la relation qu’il veut avoir avec la Personne de Jésus.

Paris 3 mars 2004


* (Ce texte pourra être diffusé, mais, pour ne pas en déformer le sens, ne pourra, en aucun cas, être tronqué ou modifié sans l’accord de son auteur)

 

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